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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Vendredi 22 avril 2005

 Dieu est en haillons sur le pas de la porte. Mensonge éhonté, son visage est glabre, sans la moindre cicatrice, un flûteau à la ceinture… L’œil est vif, mais trop haut pour être saisi. Je l’invite à entrer, son menton s’affaisse devant l’étal de gibier. J’ai un tas de questions mais je préfère rester muet. Sa bouche engloutit les poulardes, les fraises, le vin sans un sourire, le regard est droit, on n’entend plus guère que ses mâchoires qui se jettent l’une contre l’autre. Cerné en bout de table où chacun le scrute rien ne semble le distraire. Bientôt la dernière bouchée est engloutie. Il s’essuie d’un revers de la manche, porte la main au flûteau, ses lèvres s’y posent, il parle. D'abord nous avions cru qu’il jouait pour nous remercier, mais la musique ne se tut pas lorsqu’il repassa la porte, dans les bois pendant longtemps le son aigre continua de résonner de tronc en tronc, jusqu'à ce que le silence lui réponde, définitif. Chacun alors s’est détourné, a rejoint les draps froids. Dieu était passé ce soir, insatiable, le regard vide. rien n’avait changé, tout était différent. Nous avions vu son visage, il n’avait pas vu les nôtres.

 La négresse a bercé trop de dieux, ses seins sont lourds de mauvais lait, elle se refuse à la fatigue mais nous la découvrons exsangue- immobile quand la marmaille s'est éparpillée pour dominer d'autres mondes, la laissant là, nourrice sans souffle, cheval de troie d'un Olympe étrangleur. La négresse râle à la vue du cercle des dieux trônant, indifférentes sangsues froides, peu leur importe les doux territoires de l'enfance, le lait maternel et quelques rôts de nouveau-né, ils ont d'autres ouailles à fouetter. Les hommes ont rompus leurs fils, tressautent comme des pantins fous, la liberté déforme leurs visages, rictus de haine et de joie mêlées. L'Olympe porte impuissant le masque de la crainte. La négresse s'épuise à râler, seule, couveuse à la croupe froide.

par anton abo publié dans : Poésie
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Lundi 11 avril 2005

  L’oiseau dans le temps de son vol 

Idée de la trouvaille : ce soir, j’irai voir les récifs puisque c’est une nuit comme toutes les autres, une nuit qui se mérite. Une chose seule s’estompe : la respiration entre les phrases. Il fallait que j’écrive d’ici, pour rendre la texture d’une ou deux paix nouvelles.

Ce soir, sur la côte ouest face au vent : un signe lové entre les pierres, pot ouvert d’encre de chine et plume sergent-major. Deux outils à même la pierre en un lieu reculé, comme une offrande me patientant. Après une nuit de réflexion j’ai fini par m’en saisir. Que les dieux s’en étonnent si cela leur chante.

  

En bordure d’autoroute, amarrée au fleuve il est une triste résolution, un lieu sans point de fuite, dressé catégoriquement, portant sur le vide un regard infini, le regard de la bête qui sommeille et scintille. Le coup d’œil fortuit de la forteresse entreprise. Elle a vidé le ciel de sa fortune complice, elle est couvée par la bienveillante indifférence des poissons raides qui sillonnent le fleuve. Le château est un mensonge répété qui s’est fixé droit dans la terre sans suc, sans partisans, sur une terre aride plantée d’herbes clochardes.  

 Garnie d’ombres chinoises mouvantes, n’entrevoyant jamais leurs fils. Un lieu concis au fond mais où l’absence de frontières parachève l’enfermement. Sans frontières pas d’alternatives ou de fuites, le lieu tout simplement sans paix. Le solitaire n’ose croire en sa solitude. Un boulet de plomb tient lieu de soleil. Le piéton n’est plus qu’un touriste, à jamais hors de ses territoires et de sa sphère, noyé dans le luxe de l’échange qui s’achève. Sous la voûte le sol plat, juste plat. Sans divine comédie, sans relief.

par Anton Abo publié dans : Poésie
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