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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Lundi 25 avril 2005
LES AVENTURES DE CARUSO OLORUM

     un conte babylonien en quatre épisodes

                                                            par Leid Leim

ziggourat 1

 

 Dans la profonde forêt de Transylvanie, au milieu des steppes et de quelques pierres de châteaux en ruine vivait Caruso. Espèce d’humain solitaire qui passait le plus clair de son temps à la cime d’un séquoia de virginie, au sommet duquel il avait construit son univers, sa maison et son toit.

 

 

Sur son origine il ne savait pas grand-chose et tout ce dont il se rappelait se résumait à peu près à cela : il s’était réveillé un beau jour comme un nouveau-né sorti de l’eau de Jérusalem. Il avait pourtant vécu en compagnie des humains, ça il s’en souvient comme un cheveu lisse sur la langue, mais quelque chose définitivement s’était perdu. Comme un poids inexprimable, une apesanteur. « Heureux le simple d’esprit car le royaume de dieu est à lui » Caruso se souvenait de cette phrase sans en comprendre le sens logique mais en saisissait plutôt le cœur jaillissant, l’énergie subtile et parabolique qui en nourrissait ses mots.

Il écoutait plus volontiers les sens indéfinis de ces histoires onirico-mythiques qui l’envahissaient plutôt que la raison qui avait un jour noyé l’homme dans une carafe de vinaigre blanc. Caruso était l’amnésique heureux, issu d’un peuple dont il s’était défait par un évènement dont il ne se souvenait pas. Mais secrètement l’horreur absolue sommeillait encore dans sa mémoire, celle de la décadence du règne humain. C’était l’apothéose de la consommation pour elle-même, l’abrutissement des masses pour l’assujettissement à la création de besoins éternellement renouvelés, définitivement inutiles, devenus irrémédiablement nécessaire par le média de l’image corrompue, l’illusion de la nécessité uniformément distribuée par les couleurs trop pures pour être vraies, des reflets préfabriqués falsifiant le monde de l’imaginaire et imprimés dans le cerveau humain comme l’essence d’un ersatz du bonheur suprême sur terre.

Caruso n’avait que faire de ces considérations car de tout cela il s’était bel et bien libéré comme un wagon docile qui un jour se détache et oublie le temps.

Il vivait dans son arbre comme de l’eau contenant de l’eau et les images fugaces d’un monde perverti par sa propre lumière lui paraissait maintenant bien dérisoire, lointaines et futiles. Il passait ainsi le plus clair de son temps à rêver et ses nuits le nourrissait pour le reste de ses jours.

Aussi du monde et de la société des hommes il ne lui restait que quelques pièces de puzzle éparpillés dans le cosmos de son esprit, agrémenté de mots venus de nulle part qui apparaissaient sous la surface ondulée de son front comme des bulles de savon qui aussitôt repérées éclateraient en perles de lait molles et acidulées. Alors, du fait de son amnésie, son bonheur était quotidien et chaque parcelle de lumière au matin, dans les poumons de son âme illuminait ses rétines et lui inspirait un souffle de vie à chaque fois renouvelé. Il ne savait plus très bien son histoire et le temps réduit à son essence la plus significative par des montres molles qui transpiraient l’infini, n’éclairaient plus Caruso que d’un halo incertain, lui ayant fait oublié tout âge et toutes échelles de grandeur. Il était là comme le fut avant lui un troupeau de salpêtres scandinaves ou un poisson Cochin accroché à un tubercule. Caruso était de fait aussi à l’aise avec les autres espèces habitant la terre qu’avec les éléments qui l’entouraient. Avec chacun d’entre eux il entretenait un dialogue, peut-être une connivence. Aussi bien pouvait-il rester silencieux de longs jours, simplement émerveillé par la musique des symphonies élémentaires traversant son cœur.

 

LE REVE

Une nuit dans son arbre géant il fit un rêve des plus étranges ; Alors qu’il pêchait le Marcoussin à l’étang du Tantois, il vit s’approcher près de la ligne au fil de l’eau une araignée de la taille d’un pouce, qui semblait glisser sur la surface liquide et le narguer en réclamant entre les poils aiguisés de sa moustache thoracique.

« Carrrruso est bien stupide ! lança l’araignée. Caruso se souvient-il de rien ? Il pêche le Marcoussin, dort comme un bien candide, cueille les fruits et vit ainsi comme au premier jour de sa découverte au monde. Est-ce comme cela que tout devait-il arriver ? »

Caruso vexé lui répondit :

« Sache insecte puant aux mots déplacés que je l’ai choisie cette vie, elle est mienne et je m’en satisfais. Bien sûr je n’ai aucun souvenir d’avant mais seuls comptent le maintenant de l’ici et du là-bas. »

L’insecte s’arrêta brusquement et bondit sur les genoux de Caruso en le regardant sauvagement d’un air militaire.

« Déjà »lui dit l’insecte « mon nom est Sigmund, Sigmund l’araignée d’Opadelomaisdo, on était copain avant et je vais te faire retrouver la mémoire moi ! »

Sigmund sortit alors de son petit abdomen une tige en bambou au bout pointu et aux couleurs vives, remplit d’un liquide verdâtre et saumâtre qu’il planta frénétiquement sur le corps de Caruso. Il hurla de douleur en voyant le liquide se perdre dans le ruisseau de ses veines et se réveilla subitement noir de sueur et vert de gris.

« Quel cauchemar affreux » dit-il en inspectant soigneusement les membres intacts et sans boursouflures anormales.

Il s’assit alors sur une branche et contempla la lune qui s’était empli d’un jus de mars presque phosphorescent. Il essayait bien d’oublier ce mauvais rêve mais gardait malgré tout un goût amer de sa rencontre avec l’araignée et ne parvint pas à se rendormir. Il descendit de son nid et déambula pour se détendre en mâchant du Gouaké (racine de magnolia qui apaise les mots d’esprits). Je suis en paix ici pensa t’il, je coule des jours heureux et pourtant je ne comprends pas ces rêves qui perturbent mon rythme de vie. Ont-ils un rapport avec mon passé ? Y a-t-il un message à entendre ? Et puis cette araignée… Padelomédo… quelle bizarrerie !
Caruso marcha jusqu’à l’aube, Il lui revint alors à l’esprit les autres rêves perturbant qui l’avaient inlassablement réveillé car enfin Sigmund l’araignée d’O n’était pas le seul être étrange à s’être introduit dans son monde.
  
A suivre

par leid leim publié dans : Contes
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