Ou notre héros André N. Nicklaus pour prouver son attachement à Marthe Grégory se voit contraint par sa belle famille de s'exhiber dans l'émission télé "Les voeux de l'amour" présentée par Didier Spinetti, le gendre idéal, la perfection du prime time.
Le studio d ‘enregistrement comme une arène sans terre battue, un immonde amphithéâtre kitsch au tapis de sol fluorescents, baigné de lumière crue jusqu’aux plus intimes recoins. Tel fut ma première vision d’horreur quand je pénétrais le lieu du défi.
- Vous êtes ?
- Un peu perdu je dois l’avouer .
Ils se ressemblait tous dans cet immense bordel hygiénique, les étiquetés menait la foule vieillotte à la voix, les semi-grabataires à problème urinaire étaient intelligemment placés sur les côtés, les marmots cernés au centre, noyé dans la masse de permanentes grise.
Le logement était en crise sur Paris d’après ce que racontaient les gazettes mais la légitimité des médiocres à prétendre à un toit trouvait dans ce temple son expression la plus démesurée. Gâchis organisé de place et d’accessoires, de brillantine et de fond de teint, de maquilleuses en sueur et de chauffeurs de salle cocaïnés jusqu’à l’oreillette. Cette bouffonnerie démesurée ne respectait évidemment pas les règles du direct. L’enregistrement d’une émission de trente minutes nous prit quatre à cinq heures.
J’étais depuis longtemps dans la place, répondant mollement aux questions des assistants de Spinetti, échangeant quelques mots avec mes co-thurnes, futurs adversaires de plateau. Je respirais difficilement, engoncé dans mon costume de C&A dont je venais de faire l’acquisition, lorsque Marthe pénétra dans la loge, en sandwich entre les deux ignobles chaperons de son sang. Elle était magnifique, vêtue d’une robe noire toute simple, les cheveux prit dans l’entremêlement de fils, comme un réseau de petites veines fuchsia dans l’épaisse toison brune. Cette apparition chassa d’un coup la pénible période d’attente angoissée. Son grand et admirable front dégagé, ses petits seins qui paraissaient méditer, discrets sous le tissu sombre, enfin elle me revenait.
Tandis que le père et la mère, anthropophages comblés au pays des rêves en carton, faisaient des papouilles à toute l’équipe, fuyant les lapements et autres bruits de sucions, j’isolais Marthe dans un couloir.
A peine avais-je saisi ses petites mains, fébrilement comme un gosse qui vient de faire le mur, trop heureux de ces retrouvailles, qu’un imbécile en costume bleu roi vint se planter sous notre nez, les pieds dans notre intimité confuse. Sans pudeur, sans retenue, c’était Spinetti. Marthe immédiatement se mua en une groupie sous hypnose, l’espace de quelques minutes je me trouvais remisé au second plan. Spinetti lui administra un long baise main écœurant sans se soucier de l’ordre des priorités.
« N’oubliez pas mes chers amis, du divertissement ! Je veux du divertissement ! »
Dans la seconde toute ma joie de collégien céda la place à une colère épouvantée.
« Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’on est venu là pour s’amuser ! » Marthe me regardait froidement.
- Merde Marthe, tes parents ont eu la pire idée imaginable, nous forcer à participer à cette bouffonnerie ! Je ne sais pas si j’aurais le cœur d’aller au bout !
- On n’a pas le choix.
- Si, tu sais très bien qu’on pourrait partir maintenant, quitter cette bande de dégénérés et rentrer chez nous, recommencer comme avant.
- Tu as donné ta parole André. Tu as donné ta parole. C’est un moyen comme un autre…
Elle était dans la nasse, nouvelle adepte, ayant pour de bon déléguer sa volonté aux événements, au chef d’orchestre de cette immonde symphonie. Un moyen comme un autre de gagner un week-end en Hôtel formule 1 sur une bretelle d’autoroute, voilà ce qu’étaient ces vœux de l’amour !
- Marthe, dis moi que rien n’est changé.
Spinetti repassait, suivi d’une nuée de petits marquis du plateau. Je le vis décocher un clin d’œil à ma princesse, à ma Marthe totalement conquise. Les conseils fusaient de toutes part : « Soyez vous-même ! A l’instinct ! N’hésitez pas à tout dire ! ».
- Comment peux-tu écouter cet abruti maquillé !
- Je le trouve assez aimable.
Oui certainement, aussi aimable qu’un juge s’apprêtant à décortiquer nos quelques mois de vie commune. Il avait le clinquant, la prose juste, l’amabilité d’un recouvreur de dettes qui n’attend qu’un mot de trop pour vous achever. Oui, elle était aimable cette petite machinerie ronronnante des vœux de l’amour, cette petite boite à musique pour chambre de jeune fille avec sa poupée Spinetti en verre poli. Mais le mécanisme marchait au vice, au jus concentré de lubricité et de double jeu. Mieux nous amadouer pour mieux nous dépecer tel était le stratagème . Et combien donc j’étais le seul à faire preuve de lucidité !
Bordel ! Ficelé comme une paupiette sur le siège éjectable de la connerie, piégé comme les autres dans un baquet d’auto-tamponneuse. Soudé à l’estrade, je suis là dans le bain de spot, derrière un pupitre en forme de termitière pour insectes plastiques. Je suis là et mon fluide vital fout le camp, je suis littéralement en train de me vider de toute énergie. L’idée me vient de présenter mon cul aux caméras à titre de partisan du réel, c’est inutile, mon geste héroïque disparaîtra au montage.
Les hostilités commencent, Marthe ignorant ma main ouverte a préféré se cramponner à l’accoudoir. Je suis seul cette fois sans aucun doute possible, moite devant la France entière.
Séparez l’authentique de la soupe populiste, et vous n’obtiendrez rien.
L’affrontement s’engage : Repassage, rangement, destination de vacances, nous effleurons avec délicatesse le quotidien douteux de notre vie commune. Et le fiasco est total. Pas un point, nous n’en marquons pas un. Spinetti renchérit : « A quoi avez-vous renoncé pour votre couple ? ». Marthe est en coulisse, c’est elle tout à l’heure qui devra répondre à cette même question. Il faut répondre vite, pas par principe non, par nécessité. Je suis engagé dans un très bref processus de survie. Les parents Grégory et leur faces de marionnettistes comblés d’aise au premier rang, la pression de ces milliers d’yeux qui me scrutent, Marthe qui n’attend qu’une chose… Et pourtant c’est plus fort que moi, je ne peux marcher dans leur sens à tous, c’est une compromission bien trop énorme. On doit répondre, c’est forcé, mais je n’ai rien à dire.
Alors je le dis : « Rien ». Et ce sera la substance de chacune de mes réponses à son harcèlement. Non, je ne m’étais jamais posé des questions aussi essentielles que : « Si elle rentrait tard de la salle de sport, seriez-vous inquiet ? » « Lequel de vous deux descend la poubelle ? »
- La fréquence de vos rapports sexuels est-elle satisfaisante ?
- Depuis trois semaines, la fréquence n’émet plus si vous voulez le savoir !
- Tiens donc et pourquoi cela, André ?
Spinetti souriait. Nicklaus était-il une proie si facile ? Minable pion, répète encore une fois mon prénom comme si tu t’adressais au doyen parkinsonnisé d’une maison de retraite et je te mets une balle entre les deux yeux ! C’est exactement ce qu’il m’aurait fallu dire, mais on a le courage de l’instant, et à cet instant précis, je me contentais de me taire. Non il n’y avait plus de rapport depuis que je ramais sur ce rafiot, depuis que nous avions subi le coup de balai de la fatalité familiale. Depuis 25 jour très exactement je n’avais pas touché le corps de Marthe. Et j’ai la mémoire des instants précieux…
- Vous êtes écrivain public je crois André ?
Je ne mouftais pas.
- Pourriez-vous nous expliquer en quoi cela consiste.
Toujours rien. Spinetti ne cédait pas. Il se tourna de côté, prenant soudainement le public à témoin.
« Chers amis du public, il semble qu’André ait besoin de vos encouragements ! »
La meute réagit au quart de tour, les deux syllabes de mon prénom reprises en chœur s’élevèrent au-dessus des gueulards immobiles comme une gigantesque bulle de bande dessinée. C’était beaucoup pour un seul homme, beaucoup de tenir bon face à une telle pression bestiale. Beaucoup de pouvoir aussi, pour un Spinetti, beaucoup trop. Cette chapelle était la sienne, les ouailles mangeaient dans sa main, c’est très exactement ce qu’il avait voulu me prouver par cette petite démonstration. Spinetti réagissait comme un chef de bande ; une résistance même minime de ma part pouvait provoquer les foudres du public. Après tout il n’était rien de plus qu’un lâche, c’est ainsi qu’agissent les lâches, dissimulé derrière la force brute.
« Comprenez moi André, Nous aimerions en savoir un peu plus sur vous. C’est le droit du public après tout. Essayons autrement si vous le voulez bien : Ce métier d’écrivain public y êtes-vous venu par vocation ? »
La vérité c’était que j’y étais venu par amour. En croyant bon porter ce masque ridicule j’avais joué la carte du respect pour l’innocence. Je n’avais pas voulu d’entrée plonger Marthe dans ma vie en mélasse. Pour cet amour, que Spinetti était en train de piétiner allègrement, la dissimulation n’était que le pendant du rêve, un mal nécessaire. Mais cette vérité n’avait rien à faire à la télé.
« Je voulais être facteur ». J’ignore ce qui m’a prit de répondre cela.
Un sursaut sans doute, et de l’espèce la plus rare, une bouffée délirante. J’aurais aussi bien pu annoncer gémissant : Je veux rentrer chez moi. Mais j’avais opté pour l’absurde. Spinetti feignit la surprise :
- Quelle curieuse idée. Ca manque tout de même de variété le métier de postier.
- Détrompez-vous, on rencontre des gens d’une espèce que vous ignorez : généreux, désintéressés…
J’avais débité d’un ton sec, trop heureux que ça sorte enfin. Et pourtant Spinetti affichait son parfait sourire de gentleman, je savais qu’il ne fallait pas s’y tromper. Un coq en sa basse-cour agit comme un gendarme.
- Mais ce côté bohème des écrivains publics, le poêle à charbon, les petites économies d’une longue vie. C’est sans doute ce qui attire une aussi charmante et très jeune fille que Marthe…
Vous savez comment parlent ceux qui peuvent abuser de leur temps d’antenne… Le maître de cérémonie articulait avec un soin tout particulier, abusait d’une technique éculée de beuglement théâtral. Chacun de ses mots dévastant la petite barricade de protection virtuelle que j’avais édifié patiemment. Je ne pourrais guère lui ôter ce mérite : il possédait un savoir faire évident pour abuser de son petit pouvoir. Je n’eus pas le temps de répliquer, Spinetti d’un virage à 180 degrés, virage chaloupé en glissement vers l’arrière était déjà à deux pas du public, un jingle de cuivres suraiguës gicla des haut-parleurs qui tapissaient la grande salle :
« Allez passons à la partie la plus intéressante de notre émission : c’est au tour des femmes ! »
Le tour des femmes finissait toujours par venir.
Isolé dans ma loge avec un petit verre de Cabernet d’Anjou en guise de réconfort, je vivais une solitude inédite. Et si j’étais en train de perdre la femme que j’aimais ? Comment là-bas, dans la cage à la merci de ce séducteur des hauts-plateaux, pourrait-elle se défendre ? Je l’avais séduite à coups de mensonges : c’était aussi la spécialité de Spinetti, et ça le rendait dès lors hautement fantasmatique, fantasmatique et bourré de tunes. Qu’allait-il improviser maintenant que j’avais à moitié avoué que notre couple battait de l’aile et du chignon ? Que Fantomas était mon employeur ? Je l’avais provoqué, j’avais provoqué Spinetti sans me soucier le moins du monde de but ultime de cette mascarade. J’avais oublié en route de me tenir aux garde-fou.
Je revins aux côtés de Marthe, légèrement échauffé par le Cabernet, me glissais péniblement dans l’espace menant au gros coussin mou que nous devions partager de nos fessiers complices. Et là, première surprise : Marthe était tassée contre son dossier, d’une façon que j’interprétais immédiatement comme une position de repli, voire même de dégoût à mon égard. Si elle avait pu, semblait-il, elle aurait sauter dans le siège voisin. Spinetti était à deux pas, un nouveau sourire en façade : celui du carnassier face à la bête incrédule. Profitant d’une petite trêve, les caméras n’avaient pas encore recommencer leur sinistre besogne, je remarquais un autre détail : Marthe avait pleuré. La tentative de dissimulation était impeccable, ses joues et ses pommettes étaient sèches, sans doute repassées au fond de teint, mais c’était insuffisant pour tromper le Nicklaus. Elle avait ce reniflement caractéristique de ses moments de pleurage, la goutte au nez, l’œil qui se détourne… Elle avait chialé, j’en aurais mis ma main à couper.
Voilà bien le genre de perspicacité et d’attention qui méritait qu’on me distribue des points. J’aimais assez cette femme pour ressentir ce qu’elle ressentait, pour avoir su deviner ses pleurs. De quoi rendre le Spinetti vert de rage…
« Bien, on peut dire que c’est une émission qui ne manque pas de rebondissement. Les femmes nous en ont appris des vertes et des pas mûres… »
A peine le temps de tenter une approche auprès de ma douce et c’était reparti avec le haut-parleur. Comme à Franprix un jour de remise : Spinetti en tête de gondole soldait son voyeurisme au kilo. Ce que j’entendais, filtré à la passoire de ma raison chancelante ne ressemblait à rien : « Un couple de Picards obèses, venez vite, venez voir ! Les smicard endettés du troisième type et comme clou du spectacle, le couple pas-couple : Elle pourrait être sa fille, il a les idées larges et ils couchent ! » C’était une petite voix, comme un gargouillis s’extirpant dans un râle des viscères de Spinetti, la vérité de ses boyaux. Il portait des petits bas transparents dans ses chaussures de cuir le Spinetti, il avait le sens du détail et du pas de danse. Mais je voyais clair dans son jeu.
A la question concernant nos rapports Marthe pouffa comme une idiote. Sur une petite note d’impudeur, elle assura Spinetti que « ça ne marchait plus aussi bien qu’avant » , et je cru dans l’instant avoir imaginé qu’elle disait cela. A l’autre question quand aux sacrifices que notre couple lui aurait imposés, elle réprima un sanglot, en se lamentant sur ses amies perdues, son année scolaire en forme d’échec…
Quoi ? j’étais ce monstre ? Je regardais Marthe avec les yeux de la vérité, cherchant dans son attitude et ce déballage écœurant où se cachait l’humour et le naturel. Il me sembla que leur fauteuil auto-tampon possédait une option « allongement infini », tant ce profil que je regardais amoureusement me parut loin, plus étranger seconde après seconde. « Tourne la tête Marthe, tourne ta tête de petite connasse vers moi… ». Je chuchotais, mais d’une manière suffisamment distincte pour qu’elle m’entendit.
Elle me snoba.
Je ne m’étais pas trompé, cette émission était une cour d’assise, et dans l’idéal, au retour de la loge, j’étais devenu l’accusé, Spinetti avait retourné le public contre moi, avait poussé Marthe à la délation. Et il corsait le mélange :
« Il est vrai que la différence d’âge entre vous explique assez facilement votre échec ». Elle était comme droguée, lointaine, dévisageant Spinetti comme le prêtre chargé de son salut.
«Rassurez vous Marthe, rien ne prouve que vous serez forcée de beurrer ses tartines à André au temps béni de la retraite ! »
Rires abominables dans le public, la mascarade s’est muée en impitoyable jeu de la vérité. Tout cela n’avait aucun sens, pourquoi s’acharner sur ma misérable personne ? Pourquoi Marthe avait-elle attendu cette exhibition pour étaler ses reproches, ses frustrations et ses petite ambitions ? Il n’y avait qu’une raison et une seule : Spinetti, qui lorgnait sur elle comme sur un trophée.
Le visage de Marthe, entre épousailles et naufrage. Le bonheur dans le dos, plus prêt des récifs que de la liste de mariage. C’est le même sentiment que lorsqu’on se vide de son sang . Une réalité en laquelle on croyait qui fout le camp, c’est la vie qui se tire sans douleur, par palier. Et c’est ce qu’on était en train de me faire.
Spinetti lorgnait. Avec sa carrosserie refaite, ses implants, sa gomina, son sourire en placo il était le summum de la représentation du quadra épanoui, bien dans son corps, nullement complexé de sa richesse… L’idéal incarné. Et Marthe, qui s’était habituée à l’idée d’être attractive aux yeux des vieux messieurs, avait sans nul doute flairé les avantages à tirer d’un tel parti.
Au début de notre relation il m’avait fallu supporter la petitesse de toute les théories à la mode concernant l’attraction de l’homme mûr pour une jeune fille et vice-versa. Cela dans des bouches amies, dans le désordre de mes connaissances lointaines et proches. « Elle cherche la protection d’un père… » « Elle n’est qu’une enfant ». A se demander de quel cerveau amical aurait bien pu surgir un encouragement, un soutien. Les collègues au tri m’avaient mis en garde contre le jeu de cette petite. Et le ver était dans le fruit déjà, avant même d’avoir essayé de nous faire l’un à l’autre. En ce jour de spectacle d’agonie, rangée au côté de Spinetti elle avait décidé de leur donner raison. Compromis fumeux entre la séduction Nicklausienne et la sécurité paternelle. Spinetti incarnait le renouveau, le brin de muguet précoce, le nouveau mentor.
Tout le laissait supposer. Il suffit de déchiffrer chez une femme souvent, il suffit de comprendre le code, les soupirs tacites, les sourires… Même si Marthe changeait de code au gré de ses déplacements. C’était manifeste, dans son chagrin soudain la consolation portait un micro-cravate, une gourmette or et promettait une révolution de palais.
Le couple de Picards obèses emporta le morceau : des chèques–cadeaux, une parure de lit, les médailles en chocolat du dépucelage télévisuel et le réconfort d’avoir fait ses preuves.
En voilà deux qui continueraient à couler des jours heureux sans plus de honte…

OFF. Les caméras, le son. A priori plus rien ni personne ne nous épiait, le plateau s’emplit bientôt d’une foule de techniciens casqués, d’assistantes, d’assistantes des assistantes, etc. Et l’œil sur la petite foule, scotché à mon siège, défiant le temps et l’espace je restais un instant en suspens. C’était fini, comme une rage de dent qui avait cessé, la douleur s’en était allée. Je relâchais ma vigilance, Marthe en profita pour s’éclipser de son côté du manège. Elle avait probablement rejoins les coulisses. Je venais tout juste de décider d’en faire de même, lorsque relevant la tête j’aperçus deux immenses boulets de canon qui fonçaient droit sur moi, deux boules de chair en furie, dignes redresseurs de tort, artisans du destin corrompu, les parents de Marthe fendant la foule. Mon esquive fut magnifique, je devrais dire ma diversion, ce serait plus juste. En appui sur le fauteuil j’imprimais un effort concentré des deux jambes contre la termitière vert pomme qui nous avait tenu lieu de pupitre. La chute de cette chose eut un effet convaincant. Tout le monde recula dans une pagaille étonnante, repoussant les deux boulets en périphérie du cercle. Michel Grégory bondissait sur les pattes arrières pour me suivre des yeux par dessus les épaules en barrage. J’étais dans les coulisses déjà. Mais point de Marthe en vue. Je commençais à marcher de long en large, arpentant tout les couloirs du petit village troglodyte. Une sauvagerie progressive, une nervosité grandissante s’emparait de moi. La faute à la vitalité, à toute la vitalité retenue des heures durant pour ne pas me donner en spectacle. Elle pointait son nez tardivement mais avec la rage du champignon gémissant pour sortir de terre au bout de la nuit. Je passais devant des portes, des barrières de sécurité, des ascenseurs. Et je voyais derrière chaque mur, je devinais le Spinetti entreprenant, acculant Marthe dans un angle , le regard bleu–émail, ses mèches dissimulant grossièrement ses oreilles décollées et ma douce cédant pouce après pouce, bientôt à la merci de toutes les injures.
« Qu’on m’indique la loge du pervers ! »
J’imaginais sans doute qu’en hurlant la forteresse cachée livrerait ses secrets, comme Ali baba dans son désert mité en quête du trésor fabuleux. « Marthe ! Marthe ! ». Pas de réponse. Je Tambourinais des pieds sur le bois d’une marche. Renversais ou jetais au loin tous les objets à portée. Les chaises de mauvaises qualités rebondissaient sur les murs, les câbles tendus s’arrachaient à leur matrice sans un sanglot. Quelqu’un finirait bien par remarquer le bordel, mes manières d’émeutier.
« Marthe ! Ou sont les pavés ? »
Je gueulais comme un forcené, il ne s’agissait plus de lui faire entendre raison, il s’agissait de la débusquer. Et que l’on s’intéresse à mon sort.
Pour qui ne s’est jamais perdu, qui n’a jamais senti que le cour des choses se jouait de lui, que sa réalité s’effilochait comme un vieux pull, ma crise, ce soudain abandon à la rage pourra passer pour une classique crise de jalousie du névrosé impuissant. Mais c’était tout autre chose, c’était bien plus. Cinquante ans de soumission, de colère sourde contenue, d’années s’étant succédés sans réussite et qui par un curieux effet boomerang explosaient enfin à la face du monde, côté-jardin de ce théâtre creux. Je ne perdrais pas Marthe aussi connement.
Je ne la perdrais pas du tout.
Un petit groupe de curieux a fini par venir à ma rencontre, mais les cris, ma face convulsée, le sang qui tambourine à mes tempes. Tous ces petits signes les forcent à se maintenir prudemment à distance. Je saisis sans intention particulière un extincteur rouge sang qui me narguait au mur. Et l’arme déployée fermement à bout de bras braque l’embout noir sur l’homme le plus proche. Il se pétrifie dans la seconde, sa mâchoire pendouille lamentablement.
« Où est Spinetti ? ». Voilà, cette fois le forcené a clairement démontré ce dont il était capable, exprimé ses revendications. Il me semble que tout est clair, mais mon interlocuteur figé comme l’âne dans la crèche semble avoir définitivement perdu la parole. Quelqu’un bouge en arrière du groupe, une femme toute menue se fraye lentement un passage jusqu’au devant des curieux. Elle porte une broche gigantesque, un papillon luisant qui lui mange la poitrine, à moins que ce ne soit son torse, guère plus large que celui d’une enfant, qui fait paraître le papillon plus gros qu’il ne l’est. Enfin, toujours est-il qu’elle paraît inoffensive avec sa petite voix tremblante :
« Monsieur Spinetti est remonté dans son bureau, et il n’y a plus aucune raison de le déranger ».
Ils ne comprennent que la manière forte, comment ai-je pu l’oublier aussi facilement. D’un bond je suis sur la naine, de mon bras libre je l’attrape au cou. Evidemment sans réelle violence, il faut bien reconnaître que je sais y faire.
« Je vais vous en trouver une de raison ! »
J’ai fait volte-face, et me voilà reparti à l’assaut de l’immeuble entier, traînant mon otage minable comme un pantin sans force. Nous nous engouffrons dans un ascenseur qui s’ouvre à peine. « Quel étage ? » Elle me regarde comme si j’étais Human bomb à poil sur une plage, mi-fascinée, mi-terrorisée, incapable de la moindre réponse. Petite pression délicate sur ses cervicales. L’ogre de ses cauchemars lui murmure au visage : « Quel étage papillon ?!! ».
C’est au neuvième, elle paraît soulagée d’avoir céder si vite. « Comprends moi, ça n’est pas après toi que j’en ai… La cause de tout ça c’est ton patron. » Elle comprend sans comprendre, regarde l’extincteur, les bras ballants, un sourire contrarié aux lèvres. Je ne vais pas la convaincre, et ça n’a aucune importance. C’est long neuf étages, c’est atrocement long, ça vous laisse le temps de douter.
Je ne sais pas bien ce qui me prend de mêler tout le monde à ce scandale, je ne sais pas bien si une charge désespérée de cavalerie contre ce fortin de Babylone peut assurer un retour à la douce quiétude. La porte coulisse, j’ai les yeux dans le vague, je ne tiens plus la nuque de la femme au papillon que de deux doigts. Ils sont quinze, vingt, un rempart de sécurité en uniformes bleus devant la cage d’ascenseur. Je ne suis pas bien sur d’avoir vu luire le chrome d’une ou deux armes. Inconscient je fais sauter la molette de l’extincteur et tente d’activer le mécanisme. Ce genre de saloperie ne marche qu’une fois sur deux. C’est la mauvaise. Ma petite captive a bondi hors de mon giron.
La mêlée compacte s’abattit sur moi comme la grêle sur l’oisillon, je me souviens qu’entre les cris de mes agresseurs, les bruits sinistres de la chair qu’on fait bleuir et les câbles couinant de la cage d’ascenseur, aucun hurlement de douleur ne sortit de ma bouche. J’accueillais par un profond silence le tabassage en règle, dans une sorte de recueillement désespéré. L’extincteur me fut ôté, l’ascenseur repartit vers le rez-de-chaussée et à cet instant seulement je réalisais mon échec.
Mon corps atterri sur le trottoir avec un bruit mat. Ils ne désiraient pas se compliquer la tache. Le mouton noir une fois évincé de la bergerie, la petite fantaisie rupestre pouvait continuer. C’est assez humiliant de se tenir ainsi, a genou sur un trottoir humide en début de soirée. Et pourtant je ne m’en souciais pas le moins du monde. Je venais d’être cocufié par toute l’ORTF liguée contre ma petite personne. J’avais un goût de sang dans la bouche et un avenir en forme de bout du monde pour partisan de la terre plate. Le gouffre. La victime regarde le monde, l’assiégeant jette un dernier coup d’œil sur la forteresse imprenable.
Il y a cette belle femme derrière le cordon de sécurité, cette belle femme en robe sombre… Marthe, seule au milieu des badauds, elle ne fait pas un geste, sa respiration forme une jolie buée contre le verre de la grande baie vitrée. Entre elle et moi, un mur transparent, nos mois gâchés de vie commune, les sons de la rue qui montent en vrille. Et un visage-pâle, Spinetti, l’ennemi intime de mes jours.
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