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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Mercredi 28 février 2007


medium_la_raison_du....jpgQuel bruit ça fait le désespoir des pauvres ? Je le connais pourtant ce bruit, non c'est pas dans le feutré, c'est pas l'écho de la souffrance sur un plateau où "100 gens de tous les jours" s'émeuvent et s'étalent face à des candidats au changement, non le désespoir c'est silencieux, c'est refoulé, c'est petit comme un pépin au dedans, dense comme un noyau atomique, ça menace de péter, de partir en vrille, mais ça se tient, ça sert les dents, le désespoir ça a de l'honneur et quand y'a plus rien à espérer, quand à force de dire "on verra venir" on sait même plus ce qui doit venir. C'est digne voilà ce que c'est. Comme ce RMIste contraint de creuser lui-même la tombe de son père faute de monnaie sonnante et trébuchante. Les croquants aiment s'émouvoir, se réveillent quand les images sont spectaculaire, quand la misère est catastrophique, noyée sous les eaux, alignée sous des tentes rouges. Mais à la vérité c'est petit la misère, c'est fait de petits riens et d'entraide, c'est des jardins ouvriers c'est le gars tout seul qui surveille sa chaine, le bruit  des bouteilles qui s'entrechoquent, tintement du verre. L'oeil aguerri pour traquer celle qui sort du rang, la bouteille couchée qui menace le cheminement de l'ensemble.

Les mots des candidats ça pèse que dalle  face à la misère du jour le jour, au trimard du jour le jour, sans plus rien comme raison d'espérer sinon d'imaginer qu'entre  un casse et le loto y'a ptet une solution. les fragiles, les soumis, les étiquetés, les jardins ouvriers, y'a dans ce film une chose qui crève  les yeux : Rien  ne change vraiment , la pauvreté ça se prononce différemment, ça s'anglicise, on fait des "working poor" mais  ça  pue  toujours l'ennui, l'humiliation, l'espoir décu. Y'a dans ce film, les remerciés de la grande industrie, les diplômés sans job, les ex-taulards grillés tentant de se réinsérer sur le fil, y'a une boule dans la gorge. Parce que c'est quasiment de la tragédie grecque, un destin sans porte de sortie, malgré l'orgueil et la rage de s'en sortir. C'est inutile de raconter l'intrigue : en gros,  y'a des gars qui voudraient payer une mobylette à un pote pour que sa femme se crève plus à prendre le bus pour aller à l'usine.  Et comme toujours, quand on n'a pas le pognon l'imagination fait le reste, ça nous parle du phénomène des vases communicants, le trop plein d'un côté et rien de l'autre. C'est silencieux le désespoir, c'est Lucas Belvaux en "taiseux" malmené par la vie. Rude mais juste.  

Le DVD sort le 8 mars  si vous aviez aimé la trilogie Cavale, Un couple épatant, et Après la vie vous retrouverez la même intensité sincère.

par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Mercredi 28 février 2007


http://elfernando.blog.20minutes.fr/files/ColdWind.mp3
 

medium_bloody_flat.jpgCet après-midi vers 16 heures je me suis levé de ma chaise. Un vent froid a traversé mon petit espace confiné trouant la moiteur agité de la ruche. Ca faisait bien 10 minutes que j'observais mon écran sans esquisser le moindre geste, un bourdonnement incessant dans l'oreille, un mal de crâne montant de très loin, pas seul non, mêlé à de l'écoeurement aussi. Un trop plein, plus qu'un bourdonnement c'était proprement aussi asphyxiant qu'un claquement de milliers d'ailes de chauve-souris dans une salle blindée de néons. Mal de crâne et bourdonnements, 40 Dominique Lepage, assis devant leurs écrans, casques sur les oreilles tous comme un seul homme poursuivaient leur harcèlement téléphonique : "Dominique Lepage Bonjour, Dominique Lepage Bonjour, Dominique Lepage Bonjour...".

Avant mon départ je n'avais passé que 60 malheureux coup de fils, pris 6 rendez-vous, une broutille pour tout dire. Moi Dominique Lepage parmi les Dominique Lepage puisque la règle veut qu'on commence toute conversation par un mensonge : un faux nom identique pour chacun, avec un prénom mixte pour éviter les méprises.

Les compagnies d'assurance explorent chaque jour de nouveaux Eldorados. Elles sont les rois du pétrole, dans une société où la peur dicte une majorité des démarches du consommateur, elles offrent des garanties fiscales, sécuritaires, parce que le monde est plein de voleurs, d'imprévus, de fâcheux prêts à vous faire un procès pour un oui pour un non. Un avenir fragilisé c'est la garantie de nouveau "prospect". Et par ailleurs elles ont maintenant développé leur volet banque, retraite par capitalisation. Les compagnies d'assurance indiquent la voix, elles anticipent sur notre futur proche et pour baliser le terrain elles recrutent via des prestataire des télévendeurs, niveau bac + 2 nécessaire, à 1000 euros par mois, du bétail mal payé, formé gratuitement au marketing direct et lâché dans la mêlée.

J'étais curieux d'essayer ce job de plus et puis c'était la seule opportunité du moment.  Je trimballais mon "Droit à la paresse" de Lafarge dans la poche revolver, un Charlie Hebdo sur le tableau de bord de ma caisse aussi, histoire d'afficher ma ferme hostilité à l'agitation de cette antichambre néo libérale. Après avoir passé les barrages : entretien téléphonique, formation non rémunérée s'apparentant à du bourrage de crâne façon Programmation Neuro-Linguistique. J'ai tenu bon, 2 jours seulement. Et puis un éclair de génie : je ne peux pas faire ça, je boufferai des nouilles le temps qu'il faudra mais non, les gens ne méritent pas que leur téléphone devienne un bouche ouverte sur un puit de bizness. La pub s'insinue partout mais de là à participer à la grande messe de l'hypocrisie ...

medium_télévente.gif"Faites sauter les freins psychologiques du client et les votres !" Le terme de frein psychologique désigne tout ce qui pourrait mettre des bâtons dans les roues à l'optique de vente. Un frein c'est votre éthique, votre morale. Pourquoi vendre à un chômeur qui n'a pas d'argent ? Là vous avez un frein, vous vous identifiez, grosse erreur. J'ai d'ailleurs vu quelques collègues s'épancher en remerciements baveux : cette formation express les avait révélé à eux mêmes : "mince je n'avais pas conscience de mon surmoi, vivement que je fasse sauter les freins pour aller vers le zéro scrupule !" Manière lavage de cerveau et secte stressos : chasser aussi "notre tendance socialisante" c.a.d notre part d'humanité. On débiterait mécaniquement comme des perroquets pour coincer le prospect, l'amener dans l'entonnoir quoi qu'il fasse. Contraint et coincé par la nécessité de faire du chiffre.

Ce genre de métier tourne autour d'un vocabulaire, d'un jargon, développé par des psychologues de l'école américaine qui pour aller vite cherche à manipuler  le client comme Pavlof stimulait son chien. D'une part on ne prend pas le client pour un lapin de 6 semaines, non ces gens là ont des émotions. Toujours respecter le gibier sinon il vous sent arriver. En plus de venir déranger les clients chez eux il restait ensuite à les traquer comme on coince une poule au fond d'un poulailler, c'est la technique de l'entonnoir. Ami fragile, timide, fatigué de répondre au téléphone sache que l'entonnoir est ton second chez toi. Sitôt développé l'argumentaire de vente et les plus produit le sourire téléphone viendra te cueillir toi le pigeon qui n'aime rien temps "qu'on te parle de toi" . On ira jusqu'à reprendre tes mots, traquer le SONCAS pour Securité Orgueil Nouveauté Confort Argent Sympathie car avec le PPISS rien n'est impossible.

POLITESSE   . La prise de contact est un papier cadeau.

PRESENTATION   Amusez-vous ! 

IDENTIFICATION Je comprends

SYMPATHIE

SOURIRE 

 au préalable on aura banni de son vocabulaire tous les mots noirs : "ne pas , petit, problème, ne vous inquiétez pas, non, souci"

En réfléchissant il s'agit bien de parler à moitié, d'éviter les malentendus alors que le langage même se base sur l'incompréhension et sur la nécessité de négocier en société pour se comprendre. Non il n'est pas question de négocier  mais de vendre, si vous laissez le choix, le client dira non. Donc si on résume des chômeurs n'ont pas le choix : ils acceptent un sale boulot faute de mieux, les particuliers n'ont pas le choix ils décrochent leur téléphone, les actionnaires des compagnies d'assurance n'ont pas le choix : il doivent engranger des dividendes pour... pour quoi déjà ? Ah oui pour se préserver dans un monde de moins en moins sûr. Et ainsi de suite... Les candidats à la présidentielle ont remis la valeur travail au milieu de leur préoccupation. Mais de quel travail s'agit-il au juste ? 


la méthode en ACIERmedium_470_cellphone2_0.jpg

Accepter : "je comprends"

Creuser : "qu'est-ce qui vous retient ?" 

Isoler : "c'est bien la seule chose qui vous gêne"

Eclairer : " alors je vous rassure ... c'est sans engagement"

Relancer : "alors que préférez-vous ? En début ou en fin de semaine ?"

 

Désormais vous êtes cernés. Ne répondez plus au téléphone !

Prochainement EL Fernando blanchisseur. 

Musique : Cold Wind/Arcade Fire 

 

par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Lundi 23 octobre 2006

On m'a raconté un nombre invraisemblable d'histoires, j'en ai oublié beaucoup. Les deux dernières sont des paraboles sur une l'humanité en train de se cogner à son destin. Non, des illustrations réalistes plutôt, des destins d'humains friables, contraint à un instant précis de prendre une décision importante pour une cause. Cette cause pour "les fils de l'homme" c'est rien moins que la survie de l'humanité.
Cette nervosité là il là connaissais trop. Du moins il en connaissait les prémisses, les effets, l'incomfort de ses accents. A lutter contre cette intranquillité il s'épuisait dès l'aube et passait ensuite des journées possibles peut-être, à demi-éveillé. Dans une sorte d'hypnose implacable diluant le temps entre deux fenêtres de lucidité. Il était cet ours au fond qui, d'une dernière hibernation a choisi de ne pas revenir.
medium_children_of_men_14.jpg












Tel est le personnage joué par Clive Owen dans le dernier film d'Alfonso Cuaron : "Les fils de l'homme." Choqué par l'ampleur du chaos qui l'entoure, par la complexité des choses il ne s'implique plus, persuadé que sa contribution ne serait qu'une goutte d'eau dans un océan de chaos. Il faudra plusieurs chocs pour qu'enfin il se revéille et s'invente un destin. C'est actuel, non seulement parce qu'on y brasse de la matière future à court terme, le héros pourrait être né en l'an 2000. En 2027 sur une planète promise au chaos puisque les femmes ne peuvent plus donner la vie il est question de quelques plans séquences pour mettre en perspective le destin d'une personne avec un but, une mission au milieu du chaos et de la violence . Ce serait pour ainsi dire un reportage en pleine débâcle, en pleine effusion instinctive. Un concentré de ce que sont toutes les guerres civiles. Le film très abouti visuellement nous présente un futur justement réaliste, un futur qui d'une certaine façon ne serait qu'une agravation de nos maux actuels : destruction écologique, fanatisme, terrorisme, obsession de la sécurité et du contrôle. Quand "1984" en son temps nous renvoyait l'image de nos sociétés d'information sous contrôle, contrôle de la pensée avant tout. "Les fils de l'homme" nous renvoit l'image dune humanité gémissante, constatant sa perte de repère, perdue et fonçant dans le mur le plus vite possible comme s'il lui tardait d'en finir. le personnage joué par Michael caine est comme une balise rassurante au milieu du chaos de cette Angleterre faciste. Vieux baba, réfugié au fond de sa forêt, accroché à ses vieux principes, à sa musique, à ses joints... Ce film anticipe brillament sur ce qui arrivera si la dérive se poursuit, mais malgré le chaos il porte un message d'espoir.

"Kekexili, la patrouille sauvage" est un choc. Inspiré de faits réels il y est question de la lutte entre les braconniers d'Antilope tibétaine dont les agissements menacent cette espèce de disparition et une poignée de patrouilleurs, guidé par un chef jusqu'auboutiste entre 1993 et 1996. Contrairement à ce que nous vend la bande-annonce américaine il n'est pas question d'un peuple qui se révolte dans des paysages splendides pour la survie de sa culture. Non, le propos est bien plus complexe et donc réaliste. Pas de Tibet de carte postale. La scène d'ouverture résume le film. On abat les antilopes et les hommes avec le même sang froid, leurs vies ont la même valeur. c'est comme-çi la nature tranchait quoi qu'il arrive. La valeur de la vie dans cette région est toute ralative, il n'y a pas à en discuter. La nature fait son oeuvre, on dépèce les cadavres pour les vautours, que la chair alors retourne à son cycle. Ce qu'il y a de commun avec "les fils de l'homme" c'est l'atmosphère de tension, l'état de guerre permanent, l'abscence de paix possible sans sacrifices. Dans Kekexili un journaliste qui permettra à l'histoire d'émerger suit la patrouille, oeil extérieur il n'intervient pas. C'est le point de vue objectif de l'innocence que porte le nouveau-né dans "Les fils de l'homme". Mais à trop faire des parallèles on ne dit rien de vraiment essentiel, le seul intérêt au fond dans la confrontation de ces deux oeuvres c'est l'idée qu'elles portent de l'espoir, au milieu du chaos, de l'injustice, peu gardent des repères, mais tout se passe comme si l'intégrité de quelques uns étaient le gage d'un avenir meilleur. Très Christique comme morale, mais c'est là qu'est la modernité de jésus, il avait peut-être saisi un peu du sens de l'Histoire de l'humanité, elle n'avance qu'au prix de sacrifices et de mise en danger pour lentement, péniblement ouvrir les yeux.medium_kekexili.4.gif
par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Mardi 31 janvier 2006

mardi, 31 janvier 2006

medium_tele2.jpgOu notre héros André N. Nicklaus pour prouver son attachement à Marthe Grégory se voit contraint par sa belle famille de s'exhiber dans l'émission télé "Les voeux de l'amour" présentée par Didier Spinetti, le gendre idéal, la perfection du prime time.

 

 

 

Le studio d ‘enregistrement comme une arène sans terre battue, un immonde amphithéâtre kitsch au tapis de sol fluorescents, baigné de lumière crue jusqu’aux plus intimes recoins. Tel fut ma première vision d’horreur quand je pénétrais le lieu du défi.

- Vous êtes ?

- Un peu perdu je dois l’avouer .

Ils se ressemblait tous dans cet immense bordel hygiénique, les étiquetés menait la foule vieillotte à la voix, les semi-grabataires à problème urinaire étaient intelligemment placés sur les côtés, les marmots cernés au centre, noyé dans la masse de permanentes grise.
Le logement était en crise sur Paris d’après ce que racontaient les gazettes mais la légitimité des médiocres à prétendre à un toit trouvait dans ce temple son expression la plus démesurée. Gâchis organisé de place et d’accessoires, de brillantine et de fond de teint, de maquilleuses en sueur et de chauffeurs de salle cocaïnés jusqu’à l’oreillette. Cette bouffonnerie démesurée ne respectait évidemment pas les règles du direct. L’enregistrement d’une émission de trente minutes nous prit quatre à cinq heures.

J’étais depuis longtemps dans la place, répondant mollement aux questions des assistants de Spinetti, échangeant quelques mots avec mes co-thurnes, futurs adversaires de plateau. Je respirais difficilement, engoncé dans mon costume de C&A dont je venais de faire l’acquisition, lorsque Marthe pénétra dans la loge, en sandwich entre les deux ignobles chaperons de son sang. Elle était magnifique, vêtue d’une robe noire toute simple, les cheveux prit dans l’entremêlement de fils, comme un réseau de petites veines fuchsia dans l’épaisse toison brune. Cette apparition chassa d’un coup la pénible période d’attente angoissée. Son grand et admirable front dégagé, ses petits seins qui paraissaient méditer, discrets sous le tissu sombre, enfin elle me revenait.

Tandis que le père et la mère, anthropophages comblés au pays des rêves en carton, faisaient des papouilles à toute l’équipe, fuyant les lapements et autres bruits de sucions, j’isolais Marthe dans un couloir.

A peine avais-je saisi ses petites mains, fébrilement comme un gosse qui vient de faire le mur, trop heureux de ces retrouvailles, qu’un imbécile en costume bleu roi vint se planter sous notre nez, les pieds dans notre intimité confuse. Sans pudeur, sans retenue, c’était Spinetti. Marthe immédiatement se mua en une groupie sous hypnose, l’espace de quelques minutes je me trouvais remisé au second plan. Spinetti lui administra un long baise main écœurant sans se soucier de l’ordre des priorités.

« N’oubliez pas mes chers amis, du divertissement ! Je veux du divertissement ! »

Dans la seconde toute ma joie de collégien céda la place à une colère épouvantée.

« Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’on est venu là pour s’amuser ! » Marthe me regardait froidement.

- Merde Marthe, tes parents ont eu la pire idée imaginable, nous forcer à participer à cette bouffonnerie ! Je ne sais pas si j’aurais le cœur d’aller au bout !

- On n’a pas le choix.

- Si, tu sais très bien qu’on pourrait partir maintenant, quitter cette bande de dégénérés et rentrer chez nous, recommencer comme avant.

- Tu as donné ta parole André. Tu as donné ta parole. C’est un moyen comme un autre…

Elle était dans la nasse, nouvelle adepte, ayant pour de bon déléguer sa volonté aux événements, au chef d’orchestre de cette immonde symphonie. Un moyen comme un autre de gagner un week-end en Hôtel formule 1 sur une bretelle d’autoroute, voilà ce qu’étaient ces vœux de l’amour !

- Marthe, dis moi que rien n’est changé.

Spinetti repassait, suivi d’une nuée de petits marquis du plateau. Je le vis décocher un clin d’œil à ma princesse, à ma Marthe totalement conquise. Les conseils fusaient de toutes part : « Soyez vous-même ! A l’instinct ! N’hésitez pas à tout dire ! ».

- Comment peux-tu écouter cet abruti maquillé !

- Je le trouve assez aimable.

Oui certainement, aussi aimable qu’un juge s’apprêtant à décortiquer nos quelques mois de vie commune. Il avait le clinquant, la prose juste, l’amabilité d’un recouvreur de dettes qui n’attend qu’un mot de trop pour vous achever. Oui, elle était aimable cette petite machinerie ronronnante des vœux de l’amour, cette petite boite à musique pour chambre de jeune fille avec sa poupée Spinetti en verre poli. Mais le mécanisme marchait au vice, au jus concentré de lubricité et de double jeu. Mieux nous amadouer pour mieux nous dépecer tel était le stratagème . Et combien donc j’étais le seul à faire preuve de lucidité !

Bordel ! Ficelé comme une paupiette sur le siège éjectable de la connerie, piégé comme les autres dans un baquet d’auto-tamponneuse. Soudé à l’estrade, je suis là dans le bain de spot, derrière un pupitre en forme de termitière pour insectes plastiques. Je suis là et mon fluide vital fout le camp, je suis littéralement en train de me vider de toute énergie. L’idée me vient de présenter mon cul aux caméras à titre de partisan du réel, c’est inutile, mon geste héroïque disparaîtra au montage.

Les hostilités commencent, Marthe ignorant ma main ouverte a préféré se cramponner à l’accoudoir. Je suis seul cette fois sans aucun doute possible, moite devant la France entière.

Séparez l’authentique de la soupe populiste, et vous n’obtiendrez rien.

L’affrontement s’engage : Repassage, rangement, destination de vacances, nous effleurons avec délicatesse le quotidien douteux de notre vie commune. Et le fiasco est total. Pas un point, nous n’en marquons pas un. Spinetti renchérit : « A quoi avez-vous renoncé pour votre couple ? ». Marthe est en coulisse, c’est elle tout à l’heure qui devra répondre à cette même question. Il faut répondre vite, pas par principe non, par nécessité. Je suis engagé dans un très bref processus de survie. Les parents Grégory et leur faces de marionnettistes comblés d’aise au premier rang, la pression de ces milliers d’yeux qui me scrutent, Marthe qui n’attend qu’une chose… Et pourtant c’est plus fort que moi, je ne peux marcher dans leur sens à tous, c’est une compromission bien trop énorme. On doit répondre, c’est forcé, mais je n’ai rien à dire.

Alors je le dis : « Rien ». Et ce sera la substance de chacune de mes réponses à son harcèlement. Non, je ne m’étais jamais posé des questions aussi essentielles que : « Si elle rentrait tard de la salle de sport, seriez-vous inquiet ? » « Lequel de vous deux descend la poubelle ? »

- La fréquence de vos rapports sexuels est-elle satisfaisante ?

- Depuis trois semaines, la fréquence n’émet plus si vous voulez le savoir !

- Tiens donc et pourquoi cela, André ?

Spinetti souriait. Nicklaus était-il une proie si facile ? Minable pion, répète encore une fois mon prénom comme si tu t’adressais au doyen parkinsonnisé d’une maison de retraite et je te mets une balle entre les deux yeux ! C’est exactement ce qu’il m’aurait fallu dire, mais on a le courage de l’instant, et à cet instant précis, je me contentais de me taire. Non il n’y avait plus de rapport depuis que je ramais sur ce rafiot, depuis que nous avions subi le coup de balai de la fatalité familiale. Depuis 25 jour très exactement je n’avais pas touché le corps de Marthe. Et j’ai la mémoire des instants précieux…

- Vous êtes écrivain public je crois André ?

Je ne mouftais pas.

- Pourriez-vous nous expliquer en quoi cela consiste.

Toujours rien. Spinetti ne cédait pas. Il se tourna de côté, prenant soudainement le public à témoin.

« Chers amis du public, il semble qu’André ait besoin de vos encouragements ! »
La meute réagit au quart de tour, les deux syllabes de mon prénom reprises en chœur s’élevèrent au-dessus des gueulards immobiles comme une gigantesque bulle de bande dessinée. C’était beaucoup pour un seul homme, beaucoup de tenir bon face à une telle pression bestiale. Beaucoup de pouvoir aussi, pour un Spinetti, beaucoup trop. Cette chapelle était la sienne, les ouailles mangeaient dans sa main, c’est très exactement ce qu’il avait voulu me prouver par cette petite démonstration. Spinetti réagissait comme un chef de bande ; une résistance même minime de ma part pouvait provoquer les foudres du public. Après tout il n’était rien de plus qu’un lâche, c’est ainsi qu’agissent les lâches, dissimulé derrière la force brute.

« Comprenez moi André, Nous aimerions en savoir un peu plus sur vous. C’est le droit du public après tout. Essayons autrement si vous le voulez bien : Ce métier d’écrivain public y êtes-vous venu par vocation ? »

La vérité c’était que j’y étais venu par amour. En croyant bon porter ce masque ridicule j’avais joué la carte du respect pour l’innocence. Je n’avais pas voulu d’entrée plonger Marthe dans ma vie en mélasse. Pour cet amour, que Spinetti était en train de piétiner allègrement, la dissimulation n’était que le pendant du rêve, un mal nécessaire. Mais cette vérité n’avait rien à faire à la télé.

« Je voulais être facteur ». J’ignore ce qui m’a prit de répondre cela.

Un sursaut sans doute, et de l’espèce la plus rare, une bouffée délirante. J’aurais aussi bien pu annoncer gémissant : Je veux rentrer chez moi. Mais j’avais opté pour l’absurde. Spinetti feignit la surprise :

- Quelle curieuse idée. Ca manque tout de même de variété le métier de postier.

- Détrompez-vous, on rencontre des gens d’une espèce que vous ignorez : généreux, désintéressés…

J’avais débité d’un ton sec, trop heureux que ça sorte enfin. Et pourtant Spinetti affichait son parfait sourire de gentleman, je savais qu’il ne fallait pas s’y tromper. Un coq en sa basse-cour agit comme un gendarme.

- Mais ce côté bohème des écrivains publics, le poêle à charbon, les petites économies d’une longue vie. C’est sans doute ce qui attire une aussi charmante et très jeune fille que Marthe…

Vous savez comment parlent ceux qui peuvent abuser de leur temps d’antenne… Le maître de cérémonie articulait avec un soin tout particulier, abusait d’une technique éculée de beuglement théâtral. Chacun de ses mots dévastant la petite barricade de protection virtuelle que j’avais édifié patiemment. Je ne pourrais guère lui ôter ce mérite : il possédait un savoir faire évident pour abuser de son petit pouvoir. Je n’eus pas le temps de répliquer, Spinetti d’un virage à 180 degrés, virage chaloupé en glissement vers l’arrière était déjà à deux pas du public, un jingle de cuivres suraiguës gicla des haut-parleurs qui tapissaient la grande salle :

« Allez passons à la partie la plus intéressante de notre émission : c’est au tour des femmes ! »

Le tour des femmes finissait toujours par venir.

Isolé dans ma loge avec un petit verre de Cabernet d’Anjou en guise de réconfort, je vivais une solitude inédite. Et si j’étais en train de perdre la femme que j’aimais ? Comment là-bas, dans la cage à la merci de ce séducteur des hauts-plateaux, pourrait-elle se défendre ? Je l’avais séduite à coups de mensonges : c’était aussi la spécialité de Spinetti, et ça le rendait dès lors hautement fantasmatique, fantasmatique et bourré de tunes. Qu’allait-il improviser maintenant que j’avais à moitié avoué que notre couple battait de l’aile et du chignon ? Que Fantomas était mon employeur ? Je l’avais provoqué, j’avais provoqué Spinetti sans me soucier le moins du monde de but ultime de cette mascarade. J’avais oublié en route de me tenir aux garde-fou.

Je revins aux côtés de Marthe, légèrement échauffé par le Cabernet, me glissais péniblement dans l’espace menant au gros coussin mou que nous devions partager de nos fessiers complices. Et là, première surprise : Marthe était tassée contre son dossier, d’une façon que j’interprétais immédiatement comme une position de repli, voire même de dégoût à mon égard. Si elle avait pu, semblait-il, elle aurait sauter dans le siège voisin. Spinetti était à deux pas, un nouveau sourire en façade : celui du carnassier face à la bête incrédule. Profitant d’une petite trêve, les caméras n’avaient pas encore recommencer leur sinistre besogne, je remarquais un autre détail : Marthe avait pleuré. La tentative de dissimulation était impeccable, ses joues et ses pommettes étaient sèches, sans doute repassées au fond de teint, mais c’était insuffisant pour tromper le Nicklaus. Elle avait ce reniflement caractéristique de ses moments de pleurage, la goutte au nez, l’œil qui se détourne… Elle avait chialé, j’en aurais mis ma main à couper.
Voilà bien le genre de perspicacité et d’attention qui méritait qu’on me distribue des points. J’aimais assez cette femme pour ressentir ce qu’elle ressentait, pour avoir su deviner ses pleurs. De quoi rendre le Spinetti vert de rage…

« Bien, on peut dire que c’est une émission qui ne manque pas de rebondissement. Les femmes nous en ont appris des vertes et des pas mûres… »

A peine le temps de tenter une approche auprès de ma douce et c’était reparti avec le haut-parleur. Comme à Franprix un jour de remise : Spinetti en tête de gondole soldait son voyeurisme au kilo. Ce que j’entendais, filtré à la passoire de ma raison chancelante ne ressemblait à rien : « Un couple de Picards obèses, venez vite, venez voir ! Les smicard endettés du troisième type et comme clou du spectacle, le couple pas-couple : Elle pourrait être sa fille, il a les idées larges et ils couchent ! » C’était une petite voix, comme un gargouillis s’extirpant dans un râle des viscères de Spinetti, la vérité de ses boyaux. Il portait des petits bas transparents dans ses chaussures de cuir le Spinetti, il avait le sens du détail et du pas de danse. Mais je voyais clair dans son jeu.

A la question concernant nos rapports Marthe pouffa comme une idiote. Sur une petite note d’impudeur, elle assura Spinetti que « ça ne marchait plus aussi bien qu’avant » , et je cru dans l’instant avoir imaginé qu’elle disait cela. A l’autre question quand aux sacrifices que notre couple lui aurait imposés, elle réprima un sanglot, en se lamentant sur ses amies perdues, son année scolaire en forme d’échec…

Quoi ? j’étais ce monstre ? Je regardais Marthe avec les yeux de la vérité, cherchant dans son attitude et ce déballage écœurant où se cachait l’humour et le naturel. Il me sembla que leur fauteuil auto-tampon possédait une option « allongement infini », tant ce profil que je regardais amoureusement me parut loin, plus étranger seconde après seconde. « Tourne la tête Marthe, tourne ta tête de petite connasse vers moi… ». Je chuchotais, mais d’une manière suffisamment distincte pour qu’elle m’entendit.
Elle me snoba.
Je ne m’étais pas trompé, cette émission était une cour d’assise, et dans l’idéal, au retour de la loge, j’étais devenu l’accusé, Spinetti avait retourné le public contre moi, avait poussé Marthe à la délation. Et il corsait le mélange :
« Il est vrai que la différence d’âge entre vous explique assez facilement votre échec ». Elle était comme droguée, lointaine, dévisageant Spinetti comme le prêtre chargé de son salut.
«Rassurez vous Marthe, rien ne prouve que vous serez forcée de beurrer ses tartines à André au temps béni de la retraite ! »
Rires abominables dans le public, la mascarade s’est muée en impitoyable jeu de la vérité. Tout cela n’avait aucun sens, pourquoi s’acharner sur ma misérable personne ? Pourquoi Marthe avait-elle attendu cette exhibition pour étaler ses reproches, ses frustrations et ses petite ambitions ? Il n’y avait qu’une raison et une seule : Spinetti, qui lorgnait sur elle comme sur un trophée.

Le visage de Marthe, entre épousailles et naufrage. Le bonheur dans le dos, plus prêt des récifs que de la liste de mariage. C’est le même sentiment que lorsqu’on se vide de son sang . Une réalité en laquelle on croyait qui fout le camp, c’est la vie qui se tire sans douleur, par palier. Et c’est ce qu’on était en train de me faire.

Spinetti lorgnait. Avec sa carrosserie refaite, ses implants, sa gomina, son sourire en placo il était le summum de la représentation du quadra épanoui, bien dans son corps, nullement complexé de sa richesse… L’idéal incarné. Et Marthe, qui s’était habituée à l’idée d’être attractive aux yeux des vieux messieurs, avait sans nul doute flairé les avantages à tirer d’un tel parti.

Au début de notre relation il m’avait fallu supporter la petitesse de toute les théories à la mode concernant l’attraction de l’homme mûr pour une jeune fille et vice-versa. Cela dans des bouches amies, dans le désordre de mes connaissances lointaines et proches. « Elle cherche la protection d’un père… » « Elle n’est qu’une enfant ». A se demander de quel cerveau amical aurait bien pu surgir un encouragement, un soutien. Les collègues au tri m’avaient mis en garde contre le jeu de cette petite. Et le ver était dans le fruit déjà, avant même d’avoir essayé de nous faire l’un à l’autre. En ce jour de spectacle d’agonie, rangée au côté de Spinetti elle avait décidé de leur donner raison. Compromis fumeux entre la séduction Nicklausienne et la sécurité paternelle. Spinetti incarnait le renouveau, le brin de muguet précoce, le nouveau mentor.

Tout le laissait supposer. Il suffit de déchiffrer chez une femme souvent, il suffit de comprendre le code, les soupirs tacites, les sourires… Même si Marthe changeait de code au gré de ses déplacements. C’était manifeste, dans son chagrin soudain la consolation portait un micro-cravate, une gourmette or et promettait une révolution de palais.
Le couple de Picards obèses emporta le morceau : des chèques–cadeaux, une parure de lit, les médailles en chocolat du dépucelage télévisuel et le réconfort d’avoir fait ses preuves.
En voilà deux qui continueraient à couler des jours heureux sans plus de honte…


OFF. Les caméras, le son. A priori plus rien ni personne ne nous épiait, le plateau s’emplit bientôt d’une foule de techniciens casqués, d’assistantes, d’assistantes des assistantes, etc. Et l’œil sur la petite foule, scotché à mon siège, défiant le temps et l’espace je restais un instant en suspens. C’était fini, comme une rage de dent qui avait cessé, la douleur s’en était allée. Je relâchais ma vigilance, Marthe en profita pour s’éclipser de son côté du manège. Elle avait probablement rejoins les coulisses. Je venais tout juste de décider d’en faire de même, lorsque relevant la tête j’aperçus deux immenses boulets de canon qui fonçaient droit sur moi, deux boules de chair en furie, dignes redresseurs de tort, artisans du destin corrompu, les parents de Marthe fendant la foule. Mon esquive fut magnifique, je devrais dire ma diversion, ce serait plus juste. En appui sur le fauteuil j’imprimais un effort concentré des deux jambes contre la termitière vert pomme qui nous avait tenu lieu de pupitre. La chute de cette chose eut un effet convaincant. Tout le monde recula dans une pagaille étonnante, repoussant les deux boulets en périphérie du cercle. Michel Grégory bondissait sur les pattes arrières pour me suivre des yeux par dessus les épaules en barrage. J’étais dans les coulisses déjà. Mais point de Marthe en vue. Je commençais à marcher de long en large, arpentant tout les couloirs du petit village troglodyte. Une sauvagerie progressive, une nervosité grandissante s’emparait de moi. La faute à la vitalité, à toute la vitalité retenue des heures durant pour ne pas me donner en spectacle. Elle pointait son nez tardivement mais avec la rage du champignon gémissant pour sortir de terre au bout de la nuit. Je passais devant des portes, des barrières de sécurité, des ascenseurs. Et je voyais derrière chaque mur, je devinais le Spinetti entreprenant, acculant Marthe dans un angle , le regard bleu–émail, ses mèches dissimulant grossièrement ses oreilles décollées et ma douce cédant pouce après pouce, bientôt à la merci de toutes les injures.

« Qu’on m’indique la loge du pervers ! »

J’imaginais sans doute qu’en hurlant la forteresse cachée livrerait ses secrets, comme Ali baba dans son désert mité en quête du trésor fabuleux. « Marthe ! Marthe ! ». Pas de réponse. Je Tambourinais des pieds sur le bois d’une marche. Renversais ou jetais au loin tous les objets à portée. Les chaises de mauvaises qualités rebondissaient sur les murs, les câbles tendus s’arrachaient à leur matrice sans un sanglot. Quelqu’un finirait bien par remarquer le bordel, mes manières d’émeutier.

« Marthe ! Ou sont les pavés ? »

Je gueulais comme un forcené, il ne s’agissait plus de lui faire entendre raison, il s’agissait de la débusquer. Et que l’on s’intéresse à mon sort.

Pour qui ne s’est jamais perdu, qui n’a jamais senti que le cour des choses se jouait de lui, que sa réalité s’effilochait comme un vieux pull, ma crise, ce soudain abandon à la rage pourra passer pour une classique crise de jalousie du névrosé impuissant. Mais c’était tout autre chose, c’était bien plus. Cinquante ans de soumission, de colère sourde contenue, d’années s’étant succédés sans réussite et qui par un curieux effet boomerang explosaient enfin à la face du monde, côté-jardin de ce théâtre creux. Je ne perdrais pas Marthe aussi connement.

Je ne la perdrais pas du tout.

Un petit groupe de curieux a fini par venir à ma rencontre, mais les cris, ma face convulsée, le sang qui tambourine à mes tempes. Tous ces petits signes les forcent à se maintenir prudemment à distance. Je saisis sans intention particulière un extincteur rouge sang qui me narguait au mur. Et l’arme déployée fermement à bout de bras braque l’embout noir sur l’homme le plus proche. Il se pétrifie dans la seconde, sa mâchoire pendouille lamentablement.

« Où est Spinetti ? ». Voilà, cette fois le forcené a clairement démontré ce dont il était capable, exprimé ses revendications. Il me semble que tout est clair, mais mon interlocuteur figé comme l’âne dans la crèche semble avoir définitivement perdu la parole. Quelqu’un bouge en arrière du groupe, une femme toute menue se fraye lentement un passage jusqu’au devant des curieux. Elle porte une broche gigantesque, un papillon luisant qui lui mange la poitrine, à moins que ce ne soit son torse, guère plus large que celui d’une enfant, qui fait paraître le papillon plus gros qu’il ne l’est. Enfin, toujours est-il qu’elle paraît inoffensive avec sa petite voix tremblante :

« Monsieur Spinetti est remonté dans son bureau, et il n’y a plus aucune raison de le déranger ».

Ils ne comprennent que la manière forte, comment ai-je pu l’oublier aussi facilement. D’un bond je suis sur la naine, de mon bras libre je l’attrape au cou. Evidemment sans réelle violence, il faut bien reconnaître que je sais y faire.

« Je vais vous en trouver une de raison ! »

J’ai fait volte-face, et me voilà reparti à l’assaut de l’immeuble entier, traînant mon otage minable comme un pantin sans force. Nous nous engouffrons dans un ascenseur qui s’ouvre à peine. « Quel étage ? » Elle me regarde comme si j’étais Human bomb à poil sur une plage, mi-fascinée, mi-terrorisée, incapable de la moindre réponse. Petite pression délicate sur ses cervicales. L’ogre de ses cauchemars lui murmure au visage : « Quel étage papillon ?!! ».

C’est au neuvième, elle paraît soulagée d’avoir céder si vite. « Comprends moi, ça n’est pas après toi que j’en ai… La cause de tout ça c’est ton patron. » Elle comprend sans comprendre, regarde l’extincteur, les bras ballants, un sourire contrarié aux lèvres. Je ne vais pas la convaincre, et ça n’a aucune importance. C’est long neuf étages, c’est atrocement long, ça vous laisse le temps de douter.

Je ne sais pas bien ce qui me prend de mêler tout le monde à ce scandale, je ne sais pas bien si une charge désespérée de cavalerie contre ce fortin de Babylone peut assurer un retour à la douce quiétude. La porte coulisse, j’ai les yeux dans le vague, je ne tiens plus la nuque de la femme au papillon que de deux doigts. Ils sont quinze, vingt, un rempart de sécurité en uniformes bleus devant la cage d’ascenseur. Je ne suis pas bien sur d’avoir vu luire le chrome d’une ou deux armes. Inconscient je fais sauter la molette de l’extincteur et tente d’activer le mécanisme. Ce genre de saloperie ne marche qu’une fois sur deux. C’est la mauvaise. Ma petite captive a bondi hors de mon giron.

La mêlée compacte s’abattit sur moi comme la grêle sur l’oisillon, je me souviens qu’entre les cris de mes agresseurs, les bruits sinistres de la chair qu’on fait bleuir et les câbles couinant de la cage d’ascenseur, aucun hurlement de douleur ne sortit de ma bouche. J’accueillais par un profond silence le tabassage en règle, dans une sorte de recueillement désespéré. L’extincteur me fut ôté, l’ascenseur repartit vers le rez-de-chaussée et à cet instant seulement je réalisais mon échec.

Mon corps atterri sur le trottoir avec un bruit mat. Ils ne désiraient pas se compliquer la tache. Le mouton noir une fois évincé de la bergerie, la petite fantaisie rupestre pouvait continuer. C’est assez humiliant de se tenir ainsi, a genou sur un trottoir humide en début de soirée. Et pourtant je ne m’en souciais pas le moins du monde. Je venais d’être cocufié par toute l’ORTF liguée contre ma petite personne. J’avais un goût de sang dans la bouche et un avenir en forme de bout du monde pour partisan de la terre plate. Le gouffre. La victime regarde le monde, l’assiégeant jette un dernier coup d’œil sur la forteresse imprenable.

Il y a cette belle femme derrière le cordon de sécurité, cette belle femme en robe sombre… Marthe, seule au milieu des badauds, elle ne fait pas un geste, sa respiration forme une jolie buée contre le verre de la grande baie vitrée. Entre elle et moi, un mur transparent, nos mois gâchés de vie commune, les sons de la rue qui montent en vrille. Et un visage-pâle, Spinetti, l’ennemi intime de mes jours.

par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Mercredi 12 octobre 2005
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"Ce livre n'est pas seulement une insomnie, c'est aussi un voyage. L'insomnie appartient à qui a écrit le livre, le voyage à qui l'a fait." Antonio Tabucchi.
Je me suis verouillé à une machine expresso pour expérimenter l'insomnie sur plusieurs semaines. A quoi bon, me direz-vous ? A quoi bon mettre à mal un si précieux équilibre de veille et repos qui jusqu'alors me gardait pied vif et oeil alerte. A quoi bon des litres de café pour des pupilles en dilatation permanente, un esprit s'embrumant à mesure que je m'excite au clavier, peut-être pour les déphasages à la mesure du surprenant quotidien... C'est la vision de "The machinist" de Brad Anderson qui m'a jeté dans ces travers expérimentaux, dont je suis coutumier ( souvenirs de peyotl à la vision de "Blueberry" et "La forêt d'émeraude", Pastaga pour la rétrospective Jean-Marie Poiré à Sète et autre Marijeanne pour "Country man") Session 9 son précédent film approchait la question de la schizophrénie sur le versant homicide sanglant dans un ancien hopital psychiatrique désaffecté, flippant mais assez prévisible et brouillon. "The machinist" creuse le sillon du trouble de la personnalité avec un Christian Bale, habité par son rôle et qui au delà de la performance physique, parvient à vaciller à l'infini, maigre comme la mort, ouvrier en voie de disparition accroché au fil de ses souvenirs par quelques post-it sur un frigo. Hagard, regard vide, il erre sans but, juste la paranoîa pour tenir. Il est cette machine à vivre dont la conscience semble s'en être allé avec les derniers réflexes élémentaires de survie. Il ne dort plus, la frontière entre lui et le monde tient dans l'épaisseur d'un papier à cigarette, mais il est loin d'avoir la force de déchirer ce voile qui dissimule l'essentiel. Le sujet est creusé, lentement, surement, jusqu'au malaise. L'insomnie n'est peut-être qu'un symptôme alors, ou la chance d'ouvrir un autre champ de perception. "Fight club" de David Fincher d'après le roman de Palaniuk s'entame sur la même constatation, le héros ne dort plus, et comme Alice il traverse le miroir, "Fight Club" n'est pas un fim de résistance altermondialiste où une bande de nihilistes mettraient à bas la société de consommation et ses vitrines, comme pour "The machinist" c'est la mise en scène réelle d'une guérison à l'oeuvre, le machiniste va jusqu'à se réduire à l'essentiel, réduire son monde en peau de chagrin, devenir une enveloppe pour atteindre à l'essentiel, à la réponse. Tyler Durden, lui, détruit en lui, autour de lui, jusqu'à ce que la chute de ce monde, de ces tours sur l'échiquier change la donne du schéma où il est enfermé et l'amène à renaître du chaos qu'il aura crée. Guérison à l'oeuvre, lutte en chantier à l'intérieur d'un être, la figure du double est l'une des plus mythique de l'humanité, elle fascine et effraie à l'extrême, c'est en quelques sorte l'ABC de l'étrangeté cette image d'un double, Faust, le Horla, les frères Bogdanov, rien au fond n'est plus frappant visuellement que l'Autre héros, le Mister Hyde du docteur Jeckyll, le Gainsbarre du Gainsbourg a condition que le traitement qui en est fait ne soit pas purement manichéen.
Mais si la figure du double en cinéma continue d'être utilisée sur son versant psycho-pathologique dans une production contemporaine anglo-saxonne détaillant nos sociétés schizos, bousculées où des individus en perdition, s'inventent des repères tangents. Le double ouvre aussi au politique et au spirituel, "Mr Klein" de Joseph Losey et "Nocturne Indien" d'Alain Corneau sont encore à la lisière de l'insomnie et du dédoublement énigmatique. Dans "Mr Klein" c'est un grain de sable dans la machine qui va tout bouleverser, un journal reçu à la mauvaise adresse pour mettre un doigt dans la mécanique bien huilée de la collaboration et des rafles. Mr Klein, comme un héros de Kafka pose des questions bien plus vastes que son petit destin de bourgeois contraint à s'impliquer ne pourrait le laisser croire. Cet autre Mr Klein que tout le monde semble poursuivre, cet homme pourchassé, en danger permanent finira par offrir un destin à son double, ce Mr tout le monde qui délaisse ses attributs de lâcheté et d'immobilisme, sacrifiera son petit instint de conservation pour aller jusqu'au sacrifice et la déportation. C'est la question de la responsabilité anonyme qu'interroge Losey. Chacun préservant son petit "quant à soi" laisse faire, fait mine de ne pas remarquer les rafles, la disparition d'un voisin, d'un collègue. Delon, impeccable en Klein, finit par se laisser prendre par le courant, pour se fondre dans ce tout indistinct des déportés et leur donner un visage. Je suis cet autre, je suis mon double.

Idem, pour "Nocturne Indien" adaptation du roman éponyme de Tabucchi où un homme parti à la recherche d'un ami disparu en Inde finit par se trouver lui même au bout d'un lent voyage halluciné. Corneau parvient grâce à une grande maîtrise à maintenir le rythme lent du livre, sorte de récit de voyage qui n'en serait pas un. Puissance évocatrice, étrangeté, ce qui importe dans cette quête d'un ami hypothétique, en de nombreux point semblable au narrateur, c'est que le héros, J.H Anglade, semble lui même transparent, d'une fadeur taoiste, parfait voyageur dès lors pour souligner la dureté et l'étrangeté des lieux qu'il traverse. Jeu de piste spirituel entre un homme et son double dérobé. Où on se demande qui au fond s'est vraiment perdu. "... Ne crois pas. Ne cherche pas. Tout est occulte." Fernando Pessoa, maître des personnalités multiples est évoqué et Tabucchi qui en est un grand lecteur dans la droite ligne de ces quelques mots interroge au fond le processus de l'écriture, de création lui même. Qui écrit ? Qui filme ? la véritable intrigue est là dans ce questionnement inutile. On ne pourra jamais qu'évoquer la figure du double, elle est avant tout une ouverture sur la question de l'être, question hautement spirituelle de l'ordre du "Qui sommes-nous ? Ou allons-nous ? Vous reprendrez un café ?" à laquelle l'humanité s'efforce de répondre manière comme une autre de passer le temps qu'il lui reste.
par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Jeudi 22 septembre 2005


L'auteur est devant la vague, tout petit, presque invisible mais nous le voyons, (l'image vaut ce qu'elle vaut mais pour qui connait la sensation du mur d'eau qui vous course, l'urgence du moment, cette peur là est assez proche au fond de la difficulté d'écrire, de tenir une histoire de bout en bout, toujours en surface, sans sombrer, sans se précipiter, à l'instinct et en rigueur.) Tant qu'il écrit il ne faut pas qu'il se retourne, le mur d'eau le talonne. Démesuré ? Machoires implacables et bouillon qui vont l'emporter. Minuscule ? Quasi invisible, un glacis, et c'est que le livre sera tombé dans l'oubli, mort-né, promis au pilon. Un bouquin qui fait se lever la vague, est un bouquin réussi. c'est aussi simple que celà.
Parce qu'il faudrait écrire à chaque fois aux auteurs après une lecture marquante, après le choc ou l'inertie de les avoir lu. Parce qu'ils en ont besoin de ce surcroît, de ce coup d'oeil pour leur expliquer un peu de ce qu'ils ont tenté de nous dire. L'indifférence, l'envie, l'amitié que nous lecteurs tenons pour leurs personnages embarqués ou paumés, la méprise où ils se tiennent aussi en croyant que travailler la matière, la rendre malléable, faire des actes d'un quidam une réalité tangible, évocatrice au moins est sans danger.

Il y a dans les bouquins de Benacquista une véracité qui transpire, comme s'il cherchait à nous persuader de sa prise au réel, de son ancrage dans le quotidien. Je pense le contraire même si le quatrième de couverture insiste sur les petits métiers de l'auteur, ouais il a vécu le gars, baroudé même et tel un Conrad urbain, affrontant les milieux mondains il a ramené de la tranche de vie, du vrai, du décor à la Trauner, pourquoi pas du roman social... non franchement c'est autrechose, cet auteur là rêve d'aller vers de l'éthéré, de la fluidité romantique, loin de la comédie de moeurs, il s'intéresse à l'intime, aime ses personnages, et plus encore se délecte de la fiction.
Pour "Sur mes lèvres" et "De battre mon coeur s'est arrêté" Scénario et adaptation de Benacquista, Jacques Audiard l'a bien saisi d'ailleurs ce minimalisme : au plus prêt des visages, dans leurs souffles, caméra scotchée, focale épousant le chemin de personnages qui dans l'urgence ne voient jamais loin, tentent avant tout de s'en sortir, pour qu'au final enfin la caméra prenne du champ, les laisse respirer, grandir hors-champ. Elle est là la morale de Benacquista, au bout de l'histoire, à la dernière page, les personnages sont libérés, inutile d'imaginer une suite. La vie reprend son cour. Un point c'est tout.
Dans "Malavita" il y a de celà, cette urgence, cette réalité qui colle aux semelles, le parrain seul condamné pour plusieurs vies à l'enfermement prend son temps, savoure, et on croirait retrouver les boss des "Affranchis" de Scorcese mitonnant leurs petits plats, pépères derrière les barreaux. Chez Benacquista c'est ainsi les personnages louchent en permanence vers un écran de cinéma.
Et au milieu de "Malavita" il y cette zone de transit, cet épisode en un chapitre qui fait toute l'histoire et résume tout le style de Benacquista, toute sa petite entreprise, un chapitre, le 5, comme un axe autour duquel le roman tourne, l'axe et son rebondissement que nous ne révèlerons pas ici. Mais pour un bon mot, le fil rouge sera un journal de lycée traversant l'Atlantique, passant entre toute les mains, un fils s'adresse à son père à quelques milliers de mètres d'altitude. Entre un passé qui s'apprête à rattraper cette famille d'italo-américain repentie réfugiée en Normandie, le présent qui taraude un jeune couple, et ces solitudes en ballade dans les aéroports internationaux, l'auteur par ce chapitre "goutte d'eau" va libérer son histoire et offrir de grandes pages d'émotion qui à elles seules rendent ce "Malavita" incontournable. Probablement le meilleur roman de Tonino Benacquista en bonification permanente. Respect. Belle vague.
PS: Deux très bons articles de l'express détaillent l'histoire et la biographie de l'auteur.

par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Mercredi 22 juin 2005
ça se passe aussi chez Haut et Fort.   

                 
                              Prise2tête. Kung-fu cérébral
par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Mercredi 8 juin 2005

Pourquoi Mandjaro ? Pourquoi pas Mont Canigou ou Rail de Ouessant ? Que vient faire ici le nom d'une montagne qui a priori ne devrait passionner que les randonneurs, les alpinistes chevronnés et quelques amoureux de l'afrique de l'est ? Ce nom, nous l'avons choisi, tout simplement parce que cette montagne est magnifique, que derrière sa beauté se cache une puissance en sommeil. Des volcans éteints à proximité de la Rift valley là où tout aurait commencé, pour l'humanité, ça faisait pas mal de symboles réunis et du coup, ça s'est imposé. En fait de volcans éteints l'équipe du journal
réunit pour l'heure si peu de monde que ça serait presque indécent de les nommer tous. Journal avec un oeil de trop, expression chère à H. Michaux. Mandjaro se fixe la lourde tâche de donner sa vision décalée du monde sous toutes les formes qu'il jugera nécessaire d'utiliser. Les étiquettes ne sont pas notre fort mais disons que notre fond de sauce c'est l'utopie, sorte de synthèse caramélisée d'une pensée de gauche, de l'écologie militante et du surréalisme. Certains se disent anarcho-taoistes, d'autres décus du programme commun de la gauche, d'autres des terroristes du verbe, d'autres ne se prononcent pas. Un oeil de trop sur une montagne ça a un petit côté franc-maçon et pourtant c'est juste dans l'idée de voir loin. Mandjaro est un métissage. Nous vous laissons tout loisir d'explorer les liens, les articles pour vous faire une idée.

CONTACTEZ-NOUS ICI e-mail


Aline Toullic d'après Basquiat.

par anton abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Jeudi 24 mars 2005

Trop de blog tue le blog !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!???????????????????????????

"Abondance de biens nuit". "Et la chétive pécore s'enfla tant qu'à la fin elle creva" (clin d'oeil à JM Straub). ETC. Un bon dicton ça vous parait tout simplifier et puis finalement c'est trop simplificateur. En débarquant au pays des blogueuses et blogueurs, tous armés de grandes intentions nous ne nous attendions pas à ce raz de marée, à cette boursouflure de nombrilistes, épanchements juvéniles et corporatistes en tout sens. Passée la première surprise il faut bien avouer qu'il n'y aura qu'à faire avec, mais la lisibilité, la clarté, l'accessibilité, nuances toutes démocratiques, se méritent sur la toile. C'est en soi plutôt rassurant de voir que tout le monde y va de sa petite invention, de son petit pet. Reste à trier et rassembler pour que l'idée d'une information claire émerge.   

par anton abo publié dans : mandjaro.le-journal
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