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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Mercredi 7 septembre 2005


medium_madadayo.jpg A Tokyo en 1943 le professeur Hyakken Uchida prend sa retraite de l'université pour se consacrer à l'écriture. Le vieux libertaire, ses disciples, sa femme dévouée, son chat, donnent à Kurosawa l'occasion de signer son film le plus léger, une forme de testament, d'ode à la vie. Philosophe de l'ironie dans une période de guerre, le maître toujours vénéré fait face à l'adversité, à la perte de sa maison, retranché sur l'essentiel, ceux qui l'aiment, une pensée acerbe, les vers de quelques poètes célébrant la nature. La disparition de son chat va seule le jeter dans un affreux désespoir. Mais encore et toujours avec tendresse Kurosawa dépeint le maître vieillissant dont on célèbre l'anniversaire en grand comité chaque année, occasion de s'entendre demander, "mahda-kai", que l'on traduira par un "étes-vous prêt ?" assez proche du "loup y es-tu ?" des jeux de cache-cache, auquel le maître répond inlassablement "Madadayo" "non, pas encore", ce "pas encore" du grand gamin qui refuse de vieillir et de cèder face à la mort qui patiente au bout du chemin. En temps de guerre et de perdition générale, alors que l'humiliation de la défaite et de l'occupation est à la mesure de la démesure faciste du japon expansionniste, le vieux professeur symbolise ce Japon de la constance, dans la simplicité et l'innocence, loin des parti pris, c'est cette même émotion que dans "Rhapsodie en Août" qui explorait la question de la culpabilité et du pardon entre les 2 ennemis d'hier japonais et américain. Ce film fut le dernier d'Akira Kurosawa, ultime pied de nez et petit joyau de légèreté. Cette année un autre film est venu pour confirmer que la veine aérienne nipponne n'était pas close, loin de là. The taste of tea d'Ishii Katsuhito est à l'image de ces maisons japonaises à l'ancienne, une succession de grandes pièces nues ouvertes sur le dehors. Et dans l'intimité d'une famille de joyeux allumés, entre lenteur et poésie permanente, la mère créant ses mangas, le père et l'hypnose, l'adolescent et ses amours progressifs, on s'attache au vieux pépé totalement déjanté, et à la petite dernière s'essayant à la métaphysique face à son double envahissant. medium_16389436149a2a5fcba0badec013bc57.jpg El Fernando ne s'étalera pas, parce que d'autre ont déjà parlé (et très bien) de ce petit chef d'oeuvre. Tout ce qu'il y aurait à en dire c'est que pour la première fois comme dans l'espace d'un haïku ramassé, un film ouvre une brèche sur la magie de la création elle même, et si on pouvait craindre que toute cette alliance hétéroclite, d'univers, de mondes intérieurs, de folie douce fasse "fondre le cerveau", c'est au final une aussi belle leçon qui nous est donné que celle du vieux maitre de Madadayo, une ode à la liberté traité par le composite, les effets spéciaux, la musique, les mangas, la danse, toutes ces formes qui finissent par s'allier parfaitement et former un tout cohérent et unique. Comme il en est de cette famille dans cette maison ouverte, alliance improbable de personnalités pleines et complexes sous le regard du doyen à l'oeil aiguisé. De la pudeur, de l'excès, bref de quoi nous tenir sans climax, sans manipulation scénaristique. S'il vous arrive de vous figer des heures face à une toile de Van Gogh ce film vous tiendra longtemps.

Mahda kaï ?

 
par anton abo publié dans : Chroniques
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