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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Mardi 28 juin 2005

8La crainte des Bretons apparaît à l'évocation de l'Ankou, en breton 'Anken' signifie chagrin, 'Ankoun' oubli. Personnage clef des légendes bretonnes, l'Ankou est la personnification et l'artisan de la mort. (oberour ar maro)


A l'aube en sueur agité, cavalant du lit à l'entrée, horizon chétif de mes 10m2. Tout juste éveillé de ma nuit interrompue, maudissant le sommeil et les horreurs couvées. Les cauchemars sont les rêves qui ne vous calment pas.
Tout avait concouru à rendre cette nuit plus interminable que les autres. Vers deux heures du matin, j'avais fini par m'endormir, fuyant les you-you acides d'une tristesse insupportable. Mélopée de femmes tournoyant plusieurs minutes dans la rue vide, répétition inlassable et stridente de chants berbères pour m'annoncer la nouvelle de sa disparition. Au matin mes muscles s'en ressentaient encore, tendus et secs, douloureux.
Le rêve s'engage dans un souterrain, entre les couloirs sombres et humides d'une fosse, devant moi, des galeries voûtées, de larges et hautes fresques couvrent les parois, des tableaux de massacre peints de couleur vives, le rouge domine mais je ne remarque qu'un couleur fauve se diffusant alentours. Toutes mes sensations se sont soumises au poids de ce brouillard cramoisi. L'histoire est écrite dans le sang, des hommes aux traits déformés par la rage s'entretuent à l'abri de venelles noirâtres, sous la cloche d'un ciel gorgé d'eau. La St-Barthélémy où la fièvre des tortures de l'inquisition, partout ce n'est que représentation vivante de la terreur. Les yeux d'un cavalier au pic ensanglanté tombent sur moi sans une hésitation, je m'attends à ce qu'il descende de cheval et pointe sa gâche vers mon torse, mais l'image reste fixe, l'acier des armes scintille. Plus loin, fasciné, courbé ridiculement, incapable du moindre mouvement, j'observe qui éventre et découpe des membres, qui jette ses forces pour tuer. D'autres lances percent des flancs, partout des plaies béantes, des peaux violacées happent le regard et vous entraînent. Dans le tunnel je ne peux que continuer, poursuivre mon chemin, sans me soucier de ce coeur qui bat à tout rompre. Le ciel est sans lumière, je pénètre une salle plus haute, et plus impressionnante encore. Nombres de tréteaux sont disposés au petit bonheur, j'y découvre des pièces grossières de bois sculptés, figures humaines, têtes et bras, de longues jambes filiforme. Des silhouettes s'activent au-dessus de cet étalage macabre, des hommes vêtus de large bure, la tête encapuchonnée. Dans l'immédiat je ne vois que leurs mains nues disposant de fines lamelles de chair à la tête de chaque effigie de bois, certains s'agenouillent devant l'alignement. a défaut de fuir où de me cacher, je subis de front l'activité de ces cuisines, les lambeaux de cadavres s'alignent, une étrange hilarité m'envahit, grignotant mes restes de sang-froid. Pris d'un fou rire grotesque je hurle soudain, pointant le doigt vers chacun d'eux, je les insulte : ils n'honorent pas les corps des défunts mais du bois mort. Ils se trompent ! Ils se mentent ! La chair, les os, nos eaux, notre sang, tout celà pèse infiniment plus lourd qu'une piècede bois mort. Nul ne me prête attention. aucun ne se détourne ou n'interrompt son office. Ils sont imperturbables. Mais l'un d'entre eux, drapé de noir et qui se tenait à l'écart feignant l'immobilité, vient de bondir sans frein. Il m'empoigne. Nous commençons à nous battre, mais d'une manière si lente, si figée, que chaque geste se décompose et m'apparaît par flash. Je vois venir les coups avant qu'ils ne m'atteignent. Je sais combien la douleur sera vive mais ce n'est guère suffisant pour m'en défaire, la lucidité ne préserve pas du réel. Petit à petit, la lutte glisse vers un corps à corps , nous nous saisissons au visage. mes doigts cherchent sa face, j'explore avec violence, tire sur un bout de chair, sous l'action décomposée les visages se déforment comme s'ils étaient fait d'une matière malléable, ils s'affaissent, comme une chaude patte à modeler. C'est un combat que je ne peux pas perdre, que je ne dois pas perdre. L'enjeu en est, me semble t-il, démesuré. La lutte se poursuit indéfiniment, infiniment, entre nos doigts qui tiraillent et s'agrippent, tout notre hargne s'incarne. Trouver une prise et ne plus la lâcher, se suspendre de tout son poids, s'il le faut. Mon index soudain s'enfonce profondément, un liquide chaud s'écoule de l'orbite, de jointure en jointure. Dans un hurlement démesuré je le repousse de toute mes forces. Un borgne. Il n'émet pas une plainte et revient à la charge, le combat n'en finit pas, il a cédé pourtant, a même manqué de s'effondrer.
Je m'éveille en sursaut, sans souffle, alors même qu'arc-bouté c'est lui qui me fait plier. Je palpe les draps pour me rassurer. J'étais revenu, cette angoisse qui depuis des jours me poursuivait invisible, passant comme une traînée de poudre, cette chimère portée par un cauchemar fit rendre l'âme à me boyaux. Le borgne avait pris forme concrète, son fiel s'était correctement écoulé dans mes rêves jusqu'à l'abject. Au delà du seul dégôut inspiré par son teint bleui de cadavre, la peur lui avait petit à petit construit une réalité.
L'opacité est obsédante, que dire aux personnages qui vous inquiètent jusqu'à vous pousser dans vos derniers retranchements ? Comment leur dire quand il ne s'agit que s'adresser au vide ? Il me falllut des jours pour me remettre de ce cauchemar, j'essayais bien de me raisonner mais c'était inutile les images s'étaient calquées sur ma rétine. Voûté, cerné dans l'atmosphère obsédante de catacombes de bazaar, le souvenir de la lutte restait le plus tenace, et dans cette fin qui n'en était pas une tout laissait craindre que ce borgne revienne pour terminer le combat. Combien fut longue cette minute, cet instant où l'on suffoque, combien l'oppression qui n'est qu'un mot porte en elle l'avant-goût silencieux de la mort. On étouffe, on est là, enterré vivant, bien vivant mais privé d'une fonction primordiale, à peine soi-même, tout ce qui nous reste d'humain n'est que douleur. Et quand l'air revient on fait plus de bruit qu'un cargo rugissant, les poumons absorbant tout l'air de la pièce. Quand pourrais-je me permettre d'éprouver un sentiment libéré que la mystification de la rage ne couvre pas ? (à suivre dans Journal 333.)  

par abo publié dans : Inédits
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