
kinékiffé
Jépiais les allers et venues autour de la laverie comme dautres aimaient savachir devant leur poste de télé, cétait devenu une méchante habitude. Je me roulais clope sur clope et scrutais lenseigne lumineuse, la buée qui gagnait du terrain par couche, saffichait progressivement sur la vitrine. Ça tenait du miracle parfois toute la vapeur épaisse trouant la rue les soirs de chaleurs.
Descendu de mon perchoir, je rejoignis la salle carrelée. Le soir approchant, lassemblée hétéroclite avait déserté les lieux. La pièce était vide. Hormis un pauvre sac trônant sur la table. Curieusement ça sentait le raifort et le tabac froid, comme si les cloches avaient laissé traîner une vieille paire de groles et une réserve de tabac de chine dans un sèche-linge. Le sac puait tout autant : vieux chien mouillé, un pissou dindigène des trottoirs, cétait au choix. Risquant un coup dil vers la porte je mapprochais du cabas de survie estampillé « Monkey bag », il tenait droit, rigide, et un savant travail de marqueterie avait visiblement permis de rafistoler les anses en bois pour un confort tout ergonomique. Jaurai sans doute risqué un coup dil à lintérieur si on mavait laissé le temps. Surgissant comme une furie la légitime propriétaire venait de faire son entrée. La charpie en guenille dété tenta sans attendre de me faire subir une impressionnante clef de bras dont je me dégageais assez facilement, récoltant au passage une béquille bien ajustée dans la cuisse. A cet instant seulement elle laissa échapper un terrible meuglement guerrier qui à lui seul valait toutes les prises de close-combat disponibles dans lattirail des vigiles du Monoprix. Désormais loin du sac, attendant que passe la douleur je lorgnais sur mon assaillante, son genou à la peau épaisse et noire dépassant de sous la grosse jupe plissé. Elle sétait arrimée au Monkey bag avec la sauvagerie dun bulot qui tient à son rocher plus quà tout autre chose. Posé à même la pointe du pied lune de ses frêles gambettes charbonnées tremblotait, et visiblement cétait bien de moi dont elle avait peur.
Comme deux discus affaiblis surnageant péniblement dans leur aquarium sous la lumière crue, nous nous dévisagions de côté. Je craignais une nouvelle attaque foudroyante, elle redoutait un vol à la tire. Pour détendre dune manière où dune autre cette atmosphère suspecte il aurait fallu des talents de diplomate, je ne me trouvais capable que dune piteuse pirouette verbale : « Vous auriez de la monnaie pour les machines ? » refusant obstinément de détourner le regard lautre ne répondit rien, puis imperceptiblement se mit en mouvement. Traînant les pieds son précieux sac tout contre elle, elle se mit à avancer droit sur moi. Jaurai pourtant dû men douter, avec mon physique de jockey, mes petites jambes galbées dAznavour en crise de tétanie perpétuelle, jétais ce quon pourrait appeler le contraire dun athlète, et pour tout dire je faisais une proie facile. Stoïque je la laissais venir, sur ma garde dans lhypothèse où il faudrait esquiver un nouveau coup. Léternité nécessaire à sa prudente traversée des quelques mètres nous séparant me laissa tout loisir de détailler les traits de la vieille. Elle était morveuse et reniflait à chaque pas. Sous la méchante muraille de sourcils froncés on devinait deux yeux vifs de fouine, ses mains étaient longues, osseuses, dun blanc impeccable. Et avant que jai pu esquisser le moindre mouvement de recul elle avait touché au but. Testant dun coup dépaule mon équilibre, elle simmobilisa soudain, collée contre moi. Rapidement je vérifiais que personne ne se préparait à entrer puis jattendis. Lodeur tenace de la vieille menveloppa lentement comme un puissant anesthésique, sa rage semblait sêtre dissipée, et comme je la laissais faire elle entrepris de se coller un peu plus contre moi. Le nez contre son chignon défait, menton levé, il mapparut assez clairement quelle cherchait lapaisement. Chez les grands singes une grande séance dépouillage aurait définitivement scellé la réconciliation. Mais je manquais de dextérité dans ce domaine et de peur de provoquer une nouvelle avalanche de coups je nosais bouger. A mon grand soulagement ce fut elle qui brisa la glace : « je te montre ce quil y a dedans si tu vides le tien. » Cétait assez imprévisible, baissant la tête je constatais quelle lorgnait sur mon sac de linge sale. Cétait donc ça, dun coup je me dégageais de létreinte la vieille tituba, manquant de tomber à la renverse.
Lodeur sétait incrustée, une odeur de pot-pourri, de plante racornie, un délicat mélange qui chahutant mes narines me rappelait pêle-mêle lagonie dun Zippo, un vieux calva, une godinette. La vieille attendait, reprenant progressivement mes esprits je décidais quil serait bon finalement denterrer la hache de guerre. Je ralliais la table et sans attendre retournant mon sac de linge déversais tout son misérable contenu en pleine lumière. Mon intimité formait un minuscule tas de fripes sordides. Il fallait que je sois à moitié cinglé pour me prêter à ce jeu. La vieille prit place sur lun des bancs dos à la rue et à défaut de fouiller dans les fringues épars comme je my attendais, elle se contenta de glousser. Visiblement satisfaite, tandis quelle défaisait avec une application intense les quelques ficelles qui fermaient son sac elle minvita à prendre place à ses côtés. Et commença un curieux inventaire. Ca nétait rien sans doute mais je savais quelle venait de mouvrir les portes de son jardin secret. En un surcroît de dignité la rencontre de lexilé et de la nomade aux yeux jaunis de mauvais vin passait de la rixe à la confidence. Elle logea dans ma main une petite chenille verte, pâle et luisante, je reconnus sans peine des bonbons collés, vosgiens sans doute ou des Valdas centenaire soudés les uns aux autres. Progressivement elle aligna ses fétiches : un médaillon enveloppé avec soin, une paire de lunettes sans monture, une poupée minuscule qui clignait de lil, des photos de mariés découpés dans des journaux
Des milliers dhistoires, sa vie, elle sappelait Enora et je ne lai plus jamais revu après ces quelques heures dintimité. Toute agonie atteint son terme quand il ny a plus de raisons de lutter. Existerait-elle encore sans la somme, les années lumières de souvenirs détrangers agrafés, petites capsules de bonheur propres à peupler ses jours et ses nuits ? Je me souviens quen rangeant son sac elle répétait « tout est à sa place ici. » Et cette phrase mavait paru dune justesse à chialer. Comme si pour tenir la mort à distance ces fétiches suffisaient, comme si ce rôle de gardienne de fantômes la préservait de lirréparable. Jétais sorti ensuite, mon linge toujours aussi sale dans son sac gris. Enora à la table semblait mavoir oublié déjà. Derrière la vitrine le visage gainé dune ombre fugitive elle souriait paisiblement. La traversée de la rue vide me parut prendre des heures.
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