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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Mardi 14 juin 2005

J’épiais les allers et venues autour de la laverie comme d’autres aimaient s’avachir devant leur poste de télé, c’était devenu une méchante habitude. Je me roulais clope sur clope et scrutais l’enseigne lumineuse, la buée qui gagnait du terrain par couche, s’affichait progressivement sur la vitrine. Ça tenait du miracle parfois toute la vapeur épaisse trouant la rue les soirs de chaleurs.

Descendu de mon perchoir, je rejoignis la salle carrelée. Le soir approchant, l’assemblée hétéroclite avait déserté les lieux. La pièce était vide. Hormis un pauvre sac trônant sur la table. Curieusement ça sentait le raifort et le tabac froid, comme si les cloches avaient laissé traîner une vieille paire de groles et une réserve de tabac de chine dans un sèche-linge. Le sac puait tout autant : vieux chien mouillé, un pissou d’indigène des trottoirs, c’était au choix. Risquant un coup d’œil vers la porte je m’approchais du cabas de survie estampillé « Monkey bag », il tenait droit, rigide, et un savant travail de marqueterie avait visiblement permis de rafistoler les anses en bois pour un confort tout ergonomique. J’aurai sans doute risqué un coup d’œil à l’intérieur si on m’avait laissé le temps. Surgissant comme une furie la légitime propriétaire venait de faire son entrée. La charpie en guenille d’été tenta sans attendre de me faire subir une impressionnante clef de bras dont je me dégageais assez facilement, récoltant au passage une béquille bien ajustée dans la cuisse. A cet instant seulement elle laissa échapper un terrible meuglement guerrier qui à lui seul valait toutes les prises de close-combat disponibles dans l’attirail des vigiles du Monoprix. Désormais loin du sac, attendant que passe la douleur je lorgnais sur mon assaillante, son genou à la peau épaisse et noire dépassant de sous la grosse jupe plissé. Elle s’était arrimée au Monkey bag avec la sauvagerie d’un bulot qui tient à son rocher plus qu’à tout autre chose. Posé à même la pointe du pied l’une de ses frêles gambettes charbonnées tremblotait, et visiblement c’était bien de moi dont elle avait peur.

Comme deux discus affaiblis surnageant péniblement dans leur aquarium sous la lumière crue, nous nous dévisagions de côté. Je craignais une nouvelle attaque foudroyante, elle redoutait un vol à la tire. Pour détendre d’une manière où d’une autre cette atmosphère suspecte il aurait fallu des talents de diplomate, je ne me trouvais capable que d’une piteuse pirouette verbale : « Vous auriez de la monnaie pour les machines ? » refusant obstinément de détourner le regard l’autre ne répondit rien, puis imperceptiblement se mit en mouvement. Traînant les pieds son précieux sac tout contre elle, elle se mit à avancer droit sur moi. J’aurai pourtant dû m’en douter, avec mon physique de jockey, mes petites jambes galbées d’Aznavour en crise de tétanie perpétuelle, j’étais ce qu’on pourrait appeler le contraire d’un athlète, et pour tout dire je faisais une proie facile. Stoïque je la laissais venir, sur ma garde dans l’hypothèse où il faudrait esquiver un nouveau coup. L’éternité nécessaire à sa prudente traversée des quelques mètres nous séparant me laissa tout loisir de détailler les traits de la vieille. Elle était morveuse et reniflait à chaque pas. Sous la méchante muraille de sourcils froncés on devinait deux yeux vifs de fouine, ses mains étaient longues, osseuses, d’un blanc impeccable. Et avant que j’ai pu esquisser le moindre mouvement de recul elle avait touché au but. Testant d’un coup d’épaule mon équilibre, elle s’immobilisa soudain, collée contre moi. Rapidement je vérifiais que personne ne se préparait à entrer puis j’attendis. L’odeur tenace de la vieille m’enveloppa lentement comme un puissant anesthésique, sa rage semblait s’être dissipée, et comme je la laissais faire elle entrepris de se coller un peu plus contre moi. Le nez contre son chignon défait, menton levé, il m’apparut assez clairement qu’elle cherchait l’apaisement. Chez les grands singes une grande séance d’épouillage aurait définitivement scellé la réconciliation. Mais je manquais de dextérité dans ce domaine et de peur de provoquer une nouvelle avalanche de coups je n’osais bouger. A mon grand soulagement ce fut elle qui brisa la glace : « je te montre ce qu’il y a dedans si tu vides le tien. » C’était assez imprévisible, baissant la tête je constatais qu’elle lorgnait sur mon sac de linge sale. C’était donc ça, d’un coup je me dégageais de l’étreinte la vieille tituba, manquant de tomber à la renverse.

L’odeur s’était incrustée, une odeur de pot-pourri, de plante racornie, un délicat mélange qui chahutant mes narines me rappelait pêle-mêle l’agonie d’un Zippo, un vieux calva, une godinette. La vieille attendait, reprenant progressivement mes esprits je décidais qu’il serait bon finalement d’enterrer la hache de guerre. Je ralliais la table et sans attendre retournant mon sac de linge déversais tout son misérable contenu en pleine lumière. Mon intimité formait un minuscule tas de fripes sordides. Il fallait que je sois à moitié cinglé pour me prêter à ce jeu. La vieille prit place sur l’un des bancs dos à la rue et à défaut de fouiller dans les fringues épars comme je m’y attendais, elle se contenta de glousser. Visiblement satisfaite, tandis qu’elle défaisait avec une application intense les quelques ficelles qui fermaient son sac elle m’invita à prendre place à ses côtés. Et commença un curieux inventaire. Ca n’était rien sans doute mais je savais qu’elle venait de m’ouvrir les portes de son jardin secret. En un surcroît de dignité la rencontre de l’exilé et de la nomade aux yeux jaunis de mauvais vin passait de la rixe à la confidence. Elle logea dans ma main une petite chenille verte, pâle et luisante, je reconnus sans peine des bonbons collés, vosgiens sans doute ou des Valdas centenaire soudés les uns aux autres. Progressivement elle aligna ses fétiches : un médaillon enveloppé avec soin, une paire de lunettes sans monture, une poupée minuscule qui clignait de l’œil, des photos de mariés découpés dans des journaux…

Des milliers d’histoires, sa vie, elle s’appelait Enora et je ne l’ai plus jamais revu après ces quelques heures d’intimité. Toute agonie atteint son terme quand il n’y a plus de raisons de lutter. Existerait-elle encore sans la somme, les années lumières de souvenirs d’étrangers agrafés, petites capsules de bonheur propres à peupler ses jours et ses nuits ? Je me souviens qu’en rangeant son sac elle répétait « tout est à sa place ici. » Et cette phrase m’avait paru d’une justesse à chialer. Comme si pour tenir la mort à distance ces fétiches suffisaient, comme si ce rôle de gardienne de fantômes la préservait de l’irréparable. J’étais sorti ensuite, mon linge toujours aussi sale dans son sac gris. Enora à la table semblait m’avoir oublié déjà. Derrière la vitrine le visage gainé d’une ombre fugitive elle souriait paisiblement. La traversée de la rue vide me parut prendre des heures.

 

 

par Abo publié dans : Autres vies
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