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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Samedi 7 mai 2005

De l’impérialisme en général et du tourisme en particulier.

Peut-être fallait-il un peu plus d'espoir pour que le fourmillement se fasse plus précis. La phrase seule et tournoyant dans le crâne comme une fièvre vient vous prendre. Peut-être jusqu’à ce jour je n’avais su poser mon âme à mes côtés pour lire un semblant de paix, la frénésie des transports, humeurs et véhicules, les départs toujours à différer, à réfléchir, la crainte de ne jamais parvenir à s’écarter des sentiers tracés, le dépit aussi de ne pas être seul au milieu de ce groupe, tout cela a concouru à faire des premières encablures du voyage une approche digne mais qui au fond, et cela je le souhaite plus que tout autre chose, n’annonce rien d’autre que le rêve à incarner, le défi des sens à relever. Revenir mieux armé car cette jeunesse que je me suis faite est encore par trop indolente, inaccoutumée aux rixes, pas plus que d’autres sans doute, mais ont-ils ces appétits d’envergure, ces regains de passion ?

Je suis né en un temps, en une fin de siècle où tous se disent blasés, où tout est contrefait, le voyage s’est « popularisé » et avec ce terme toute la fausse candeur, le vrai voyeurisme, l’absence d’innocence et l’étroitesse d’esprit se diffusent aux quatre coins de la planète. 1000 européens en partance ne feront pas le centième, ne verront pas une once de ce qu’un siècle plus avant un seul entrevoyait. Ils viennent, tout pétris d’arrogance, assurés déjà de ce qu’ils vont trouver puisqu’on daigne le leur servir sur un plateau, puisqu’on connaît le moindre des stimulus nécessaires à réveiller leurs appétits. D’aventure il ne reste que celle de la devise, bien de consommation courante, perversion complète et endémique qui fausse les rapports comme on gagne en brûlis sur une forêt vierge. Tout s’achète, tout se paye, tout se filme, s’enregistre et peu importe combien coûte le typique, peu importe que le touriste rougeoyant vole les photos, confortablement assis dans son cyclo, à hauteur de visage de ces femmes qui triment balancier à l’épaule dans un quartier miteux sans eau courante, peu importe, ça fera une super diapo, une preuve qu’on y était, et que les miséreux sont restés dans cette boue.

Dorénavant il faut non seulement une volonté de fer (comme toujours) pour triompher de l’anémie des esprits, se dégager de l’étau où l’on nous enserre, où l’on se laisse enserrer. Et ici en Sud-est rien n’est différent de la métropole, il faut résister sans cesse aux évidences que votre candeur inspire, aux poncifs que l’on vous serre, puisque la faune transie et conditionnée des touristes alentours a tout faussé. Là est la première lutte et elle est perte de temps : se démarquer des impies que les charters déversent par grappe, sur un sol déjà conquis dans leurs crânes. Mais que cherchent-ils alors s'ils n’ont plus rien à envier, à critiquer, à mordre ? S’ils ne sont qu’un tombereau d’évidences et de craintes. Ils ne cherchent rien, sinon l’anecdote, le croustillant, l’exotique à bon créneau. En bref tout ce qui nie la vertu et le sens noble. Ils sont un fléau bien plus inquiétant que le palu où la rage, parce qu’ils sont divisibles à foison, multipliables jusqu’à l’écoeurement. Une marée qui ne se fie à aucune lune, qui n’a comme horizon que le mur gris et sale de son absence d’envergure. Par pitié qu’on cesse d’exporter l’imbécillité même noyée sous les devises, c’est un cauchemar insupportable. L’obscure nécessité qui pousse à partir loin de chez soi ne supporte pas qu’on la rabaisse à ce point. Le mystère est allergique aux codes barres.

par abo publié dans : Débats
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