
kinékiffé
Résumé : Où Nicklaus poursuit l’exploration de son côté obscur. Fermement décidé à venger son honneur il s'est emparé de Spinetti qui, bien que ficelé comme un saucisson de montagne ne semble guère homme à s'en laisser compter. Qui aura le dernier mot?
Fin des mondanités, Marthe est là, à un mètre à peine, elle a cédé à la curiosité. Sans affolement son regard rebondit de la momie au coffre, du coffre à la momie recroquevillée à terre, avant de s’immobiliser braqué sur mon visage.
- Qu’est-ce que vous faites ?
La question est anodine, mais j’y lis tout le désarroi à venir
- Je me suis dis qu’un petit dîner d’amoureux ça faisait pauvre, j’ai dû insister pour que ce con là accepte l’invitation. Tu ne me reconnais pas ?
- Vous êtes qui ?
La perruque a glissé sur un côté du crâne. J’offre à Marthe mon plus beau sourire.
- Ce n’est pas toi, dis-moi que ça n’est pas toi !
J’exhibe le couteau, habilement l’instrument de la sentence glisse d’une main sur l’autre , la petite loupiote du coffre se reflète en une délicate lueur argentée sur la lame en mouvement. Marthe est immobile.
- Tu as raison, ça n’est pas moi, pas tout à fait moi, Disons que c’est une sorte de moi qui se serait affranchi de ses faiblesses, mon côté rasta psychopathe qui prend le taureau par les cornes tu comprends ?
Visiblement elle s’y refuse. A terre Spinetti qui meurt d’envie de participer à cette conversation s’agite en tous sens. Marthe comme je m’y attendais, ne semble pas paniquer.
- Tu comptes faire quoi exactement avec ce déguisement débile et ton couteau de cuisine ?
- T’impressionner
- Si tu crois que je vais te suivre ! Pauvre malade !
- Si tu ne me suis pas je surine ton chevalier servant. C’est une soirée particulière ma douce, tu devrais être plus attentive et m’écouter. Ici c’est moi qui donne les ordres !
Marthe s’est accroupie auprès de son amant momifié. Elle tarde à prendre la mesure de la situation. D’un geste plein de sollicitude la voilà qui approche la main du pauvre visage bouffi.
- Mon dieu quelle honte ! Didier vous m’entendez ?
- La honte n’est plus au rayon de mes priorités. Tu voulais que je m’endurcisse, c’est réussi. Ne le touche pas !
Elle continue, tripotant maintenant les liens
- Marthe relève toi tout de suite où tu vas finir comme lui !
Ma dernière menace a dû lui paraître crédible, elle se redresse.
- Qu’est-ce que tu comptes faire au juste ? Il a du mal à respirer.
- Je ne suis pas venu ici pour faire des phrases , ce que je vais faire tu le sauras bien assez tôt
Marthe a reculé d’un bon mètre, son visage perd de sa dureté, passe par une multitude d’expressions contradictoires. Si c’était pour de bon, si Nicklaus ne jouait plus…
- Passe devant, si tu tentes de fuir où s’il te prend l’envie de gueuler, je saigne Spinetti comme un porc !
- T’as complètement pété les plombs !
- C’est à force de fréquenter ta famille j’ai pris le pli.
L’ascension de Spinetti fut pathétique. Marthe s’efforçait tant bien que mal de le soutenir. Je les suivais à bonne distance, contrôlant les alentours, m’avisant de la tranquillité des lieux. Et Spinetti n’en finissait pas de trébucher, à deux reprises il tomba, s’y prenant mal mais ne changea pas de technique pour autant. Aux petits pas il préférait les petits bonds . Et dans le faisceau de ma lampe torche, leurs deux silhouettes mêlées me faisait l’effet d’un animal empâté, à deux têtes, geignant à le nuit noire, atteint d’un curieux syndrome qui le forçait à bondir sans arrêt. Spinetti était pressé, pressé d’en finir peut-être. Cette butte ravinée, décharnée comme un Golgotha dédié au sacrifice des icônes du PAF attirait l’idiot empressé, comme si du sommet il risquait d’y voir plus clair.
Marthe, toujours magistrale dans les circonstances exceptionnelles avait décidé de prendre les choses comme elles venaient.
- C’est grave ce que tu es en train de faire André. J’espère qu’au moins tu le réalises.
- Tu ne crois pas si bien dire. Je réalise ! Je provoque l’irruption de la réalité dans un univers en cartons-pâtes !
Non ses paroles raisonnables n’avait pas neutralisé en moi le faiseur de miracle.
- Tu entends Spinetti ! Fils de chien !
Au comble de l’épuisement Spinetti reprenait sa respiration genoux au sol, pénitence de l’idole.
- Tu crois toujours que tout n’est qu’un jeu ?
Nouveau regard de chien battu, incrédule, aveu d’impuissance du grand petit homme. Il ne quitte pas le couteau des yeux. Et je le revois baigné de lumière crue, paradant face à la foule, magnanime et contrôlant tout. La colère monte une fois encore, du pied je le pousse à terre. Marthe, bras croisés attend, n’en finit pas d’attendre.
- Où elles sont les caméras grand chef ? Tes petits remparts, tes vigiles ? Et ta grande gueule ?
- André !
Marthe aimerait tant se rendre utile, apporter les premiers soins, pouponner l’idole déchue. Mais quelque chose semble la retenir d’agir ainsi. C’est la dure loi naturelle enfin, l’instinct de conservation. Je poursuis mon harcèlement de l’otage, du pied et de la voix. Elle ne bouge pas.
- André, écoute moi
- Non.
- Il est encore temps d’arrêter, tu peux t’en tirer à moindre frais.
Une nouvelle poussée et Spinetti sans plus de dignité s’étale dans la boue. Des frais ? elle croit encore qu’il est question d’affaire de boutiquier.
- Je n’ai aucune envie d’arrêter, ça me plait bien ce qui arrive là. Et je te rappelle que je ne réclame rien. J’agis c’est tout.
Dans la seconde j’enfourche le corps vautré de Spinetti. « Ventre à terre maestro ! » de ma main libre j’ai saisi sa tignasse et le couteau glisse sous sa gorge. Ce genre de brisé de nuque doit être terriblement douloureux. J’ai la position du fauve, du méchant des films de mon enfance, avide de scalps et préparant le coup de grâce. La proie est inerte, ne se débat plus. Merde rampante qui voulut se jouer de Nicklaus…
« Tu entends Spinetti elle voudrait que je t’épargnes ! Si tu n’avais pas ce bâillon je te ferais bouffer de cette terre pour que tu goûtes une fois à ce monde ci ! »
- Tu ne le feras pas André, je te connais, je sais ce dont tu es capable, tu n’iras pas au bout !!!
- Ne me provoque pas sinon j’accélère le processus ! Et j’aime faire durer… Ca ne t’a pas suffi te céder à ses roucoulades il faut encore que tu le défendes !
- Tu ne le feras pas . Ca n’est pas toi ça !
- Erreur ma belle, le Nicklaus nouveau est arrivé. Et puisque c’est par toi que tout a commencé c’est par toi que tout dégénère. Descends de ton nuage !
- Est-ce que tu sais seulement qui il est, tu juges tu exécutes la sentence…
- Exactement, juge et parti. Je vous ai jugé tous les deux. J’en sais assez. Et puis j’en ai assez entendu…
- Parle avec lui !!!
Idée lumineuse entre toute, elle s’imagine que je vais m’asseoir là et taper la discute avec cette loque humaine. Elle ne manque pas de ressources ma Marthe dans sa jolie robe de soirée. Elle est pieds nus d’ailleurs, elle a du se débarasser de ses escarpins dans l’ascension. Ses petits pieds foulent la terre froide, ses épaules tremblent enfin. Je lâche d’un coup le poids mort qui s’étale face contre terre. J’ai saisi la petite lampe, dans la nuit noire un cône lumineux se braque lentement sur le beau visage de ma douce.
- Tu vois bien que tu ne me connais pas Marthe, tu ne sais pas ce dont je suis capable… et je me contrefous de ce que ce bouffon a à dire. C’est pour toi, rien que pour toi que je fais tout ça.
Elle ne me répond pas, elle sanglote à présent, émue probablement de ce bel instant déchirant de vérité. La lampe dans une main, mon arme dans l’autre j’avance lentement vers elle. On voit mal, hormis le jet pisseux de la lampe, le halo orangé de l’éclairage public en contrebas. Il n’y a que les silhouettes décharnées des arbres, leurs cimes pointant haut sous la nuit du ciel. Et ma douce qui pleure, qui baisse les bras. Il me prend l’envie de la serrer, d’enlacer son petit trognon de corps, de lui souffler dans le coup…je continue, j’avance lentement, je m’approche de la biche apeurée, sans stratagème, mu par cette soudaine émotion qui me submerge. Tenir, rien qu’une fois la boule chaude de son crâne entre mes mains de trappeur. Qu’elle s’abandonne…

Dans mon opération millimétrée je n’avais guère envisagé l’éventualité d’un interlude romantique Parce que je me croyais fondamentalement au-dessus de ce genre de faiblesse. Et j’avais vu juste, l’amateurisme est une plaie pour qui pense mener à bien un homicide. En cette courte minute d’égarement sirupeux, de relâchement d’attention, cette minute dédié aux anges et à leurs manières d’oiseaux castrés. Ma lucidité subit une éclipse, j’oubliais l’élémentaire prudence qui sied aux professionnels. A peine avais-je accompli les quelques pas me séparant de Marthe qu’une masse sombre me percuta dans le dos. Spinetti, sac de chair inerte dans la seconde précédente était parvenu à se redresser à force de contorsions et hors de ma vue, furieux comme une bête blessée à mort, venait de se laisser tomber sur moi de tout son poids. Sous la violence du choc je basculais, immédiatement je cherchais un appui, mais mes jambes se dérobèrent, je heurtais le sol assez lourdement et tandis que nos deux corps se suivant de près dévalaient dans la boue jusqu’à mi-pente, une terrible douleur incendia d’un coup mon pied droit. Spinetti, saucissonné comme il l’était, avait roulé quelques mètres plus bas. Marthe n’ayant rien anticipé s’était contenté dans l’urgence d’éviter la trajectoire de nos deux corps. Alors que l’ennemi s’était relevé déjà, une inflammation monumentale me paralysait la cheville, je ne pus que constater dépité que mes deux mains étaient vides.
La silhouette d’un kangourou filiforme et muet s’approchait bondissante de ma triste dépouille maculée de boue. L’œil sur l’apparition fantomatique je palpais le sol alentours, rien, nerveusement à quatre pattes je recommençais, j’insistais… Spinetti se laissa choir de tout son poids. Et dans la nuit opaque ce fut un artifice de lumière vive, je poussais un hurlement de terreur, le monstre froid jouait des coudes, usait de sa tête comme d’un bélier. Il fallut toute ma hargne pour me dégager de sa haine. Je me relevais enfin, boitillant à mon tour, reculant d’un saut hors de portée de l’hirsute devenu fou. Spinetti revenait à la charge, infatigable. C’était donc là sa dernière volonté de condamné : ne pas crever trop vite, pas avant le dernier baroud d’honneur.
« Je t’aurais crevure !!! » J’ai hurlé parce qu’il n’y a que ça à faire, je remonte péniblement jusqu’au sommet de la butte, l’autre me suit mais semble accuser le coup, le chatterton bien serré bloque la circulation sanguine, un peu de morve coule sur le bâillon.
« Tu vas crever ! » la douleur est atroce, la trouille me tient au ventre. J’ai oublié Marthe, j’ai négligé la pièce maîtresse…
Le joli filet lumineux de la lampe torche se décline à l’infini. Petits cercles palissant, s’épuisant dans le lointain. Puis d’un coup c’est là, en plein visage,ébloui je baisse les yeux.
« Marthe, qu’est-ce que tu fais ? »
Elle ne répond pas, tête basse j’essaie de deviner comment elle se tient, l’autre est derrière moi déjà.
« Marthe ! Arrête avec cette lampe ! »
Elle est là, invisible, ma déesse aux pieds nus, ma subtile indigène en transit sur ce no man’s land. Elle tient tête dignement, fièrement, plus que jamais je sais pourquoi je l’aime.
« Marthe, je ne vois rien, je vais venir vers toi… » Toujours pas de réponse, la lumière tremble et derrière ce halo blanc, Marthe s’est enfermé dans un inquiétant mutisme. Je suis pris en tenaille. Spinetti n’en finit plus de me talonner, il a ralenti, attentif à ce qui arrive. J’avance toujours, elle ne fait rien pour m’en empêcher. Je n’ai qu’une idée en tête, dès que j’apercevrai la naissance d’un orteil, dès qu’il s’affichera sur le sol que je scrute à m’en dévisser le globe oculaire, alors je n’aurai qu’à bondir, la contourner et lui arracher la lampe.
« Arrêtez-vous tous les deux ! »
Elle supplie plus qu’elle ordonne. Ses mots me parviennent comme étranglés. Marthe est en transe,si je pouvais seulement voir ses yeux à cette minute…elle n’en finit pas de frissonner, nous éclaire à tour de rôle de son jet tremblant. Je devine Spinetti immobile sur ma gauche, légèrement en retrait.
« Marthe, ça y est, nous sommes calmés, il n’y a plus rien à craindre. Arrête ! J’ai l’impression d’être pris dans les phares d’une voiture ! »
A cet instant, j’ai déjà oublié le couteau, je suis trempé de boue froide, mais par une curieuse alchimie le sang bouillonne dans mes veines, ma peau, ma bouche crachent des mètres cubes de vapeur. J’ai la curieuse sensation de flotter, de contempler tout cela d’une franche hauteur. Trois silhouettes sur un dôme de terre mêlée, piétinée. Trois spectres sont là figés. Je m’élève, je continue de m’élever comme un zeppelin silencieux. Un curieux triangle se forme, à mesure que je décolle, entre ces trois points sombres soudés au sol ; Une nuée blanche enveloppe la scène. C’est si aérien, je n’ai jamais rien vécu de semblable. C’est moi en bas cette ombre, c’est fini, foutu. Tout cela ne me concerne plus. La fatalité qui me pesait, l’angoisse et la rage se sont fait la malle.
Un dixième de seconde et le charme est rompu.
Profitant de l’asthénie générale, Spinetti vient de charger à nouveau. Dans un râle il arrive sur moi, le coup de boutoir est énorme, il nous emporte. Marthe ne s’écarte pas cette fois et notre élan la happe au passage. Nos trois corps mêlés basculent comme un paquet. Elle a lâché la lampe torche. C’est un fouillis de membres et de cris. Je tente de me dégager. C’est allé trop vite et ça n’a duré qu’une seconde. Une attaque incisive et foudroyante. Quand j’ouvre les yeux je suis allongé sur le ventre auprès d’eux, Spinetti comme un fait exprès est couché sur Marthe de tout son long. Elle ne bouge plus, ses yeux immenses regardent le ciel, son bras gauche touche mon épaule. Je me redresse sur les coudes, Spinetti semble s’être calmé, définitivement.
Sur le visage de Marthe je vois l’effroi, c’est comme un voile. L’horreur en buée dans ses yeux écarquillés. Ce silence soudain, menaçant et qui dure après les échos embrouillés de la mêlée c’est un silence de mort.
*
J’avais attendu plusieurs minutes sans doute et rien n’avait bougé. J’avais palpé le dos de Spinetti et rien ne s’était produit. Marthe comme une statue de cire restait immobile malgré la charge de ce corps pesant sur sa poitrine. Je fus le premier à me relever, sans lui demander son avis j’attrapais l’épaule de Spinetti et tentais, non sans mal, de libérer Marthe de ce couvercle. Pour accompagner mon effort elle suivit le basculement sur l’envers, un bras curieusement vissé au ventre du cadavre. Lorsque je l’eus déplacé sur le côté, l’otage s’était lové sur lui-même comme un fœtus.
Je dus la gifler pour qu’elle ôte sa main du couteau. La lame avait pénétré jusqu’au manche. Un dard planté dans le bide, Spinetti sans un mot d’adieu avait quitté notre petite fête. Il était mort comme ça d’un coup, dans un dernier sursaut filant s’empaler droit sur un couteau invisible.
Marthe avait ramasser le surin sans intentions particulières, sinon celle de m’ôter mon joujou. Et Spinetti n’avait rien trouvé de mieux que de précipiter le drame à son terme. Comment la convaincre que ça n’était pas irréparable ? Elle avait fini par s’asseoir dans l’herbe, sa main droite, la mimine tueuse était ramenée tout contre elle comme un chaton. Les jambes raides, elle fixait devant elle un point quelque part sous le sol. Elle était blême, la bouche entrouverte, une cascade de mèches couleur terre glissait sur sa tempe. Sa robe était souillée de sang ses mirettes asséchées avaient pris la couleur de l’hiver austral. Elle me fit l’effet d’une enfant terrifiée. Comme elle grelottait je déposais ma veste sur ses épaules, et finit par retrouver traînant de-ci de-là ma patte folle ses escarpins à un mètre à peine. Elle avait bleui, comme dans cette histoire de jolie princesse gelée. Et pourtant les tâches, les hématomes, l’odeur du sang, le vacarme hasardeux de cette mort, tout cela ne suffisait pas à la salir. Ma Marthe resterait aussi blanche que les neiges de l’arctique.
Alors j’avais nettoyé, je m’étais occupé du cadavre comme on le fait quand on veut dissimuler des preuves. Je l’avais descendu, péniblement traîné sur une bonne centaine de mètres, en me retenant de gémir. Il y avait une mare d’eau croupie en lisière du parc, à l’endroit précis où apparaissait la longue frise de HLM, barre de béton d’un autre Montreuil. C’était mon premier cadavre, le premier que je voyais. Et si je m’étais toujours imaginé que rien n’était plus inexpressif et immobile qu’un mort, cette petite manipulation me prouva qu’en vérité la mort avant d’être effrayante avait un poids. Je' m'épuisais lentement au fil de la transhumance de Spinetti vers son caveau marin. 
Avant de pousser Spinetti dans l’eau saumurée, couverte de plaques d’huiles, je le débarrassais de sa petite chaussette en boule, sa bouche resta ridiculement ouverte. Je notais la présence d’une foultitude d’objets, un caddie, des emballages, flacons, récipients, sacs plastiques, en somme tout un inventaire de rebut, une dispersion d’offrandes dignes du héros moderne. Il y avait les fosses communes, les caveaux, les tombes individuelles en granit poli, les urnes funéraires… et dorénavant il y aurait ajouté à la liste : la mare d’eau croupie, tombeau d’une vedette rappelée trop tôt au paradis bigarré des icônes. Mais artisan de sa propre perte au fond et c’est d’ailleurs cette constatation cynique qui m’avait donné la force de le traîner jusque là. Justice avait été faite, à force de flatter les bas instincts, les plus vils esentiments en chacun de nous, Spinetti avait fini victime de son propre jeu.
Le cadavre venait de tourner sur lui-même, modifiant d’un coup sa ligne de flottaison. Avant de le pousser dans le grand bain j’avais récupéré mon couteau de chasse sanguinolent. Rien n’était foncièrement changé dans le plan. J’allais expédié la lettre de revendication comme prévue, prendre les choses à mon compte. C’était mon idée après tout, Marthe ne méritait pas de subir les conséquences de son acte, ni d’ailleurs de s’attribuer tous les mérites de la mort de Spinetti. Je serrais le manche de toute mes forces et quand il me parut clair que mes empreintes s’étaient incrustées sur la pièce à conviction je la déposais à mes pieds.
Quelque chose bougea dans mon dos. Marthe était sortie de sa torpeur, elle fixait comme moi l’étonnant résultat de la soirée et semblait éprouver toutes les difficultés du monde à réaliser. Boitillant discrètement je m’approchais d’elle ; Marthe ne cila pas. Elle gardait les yeux sur l’onde, sur les eaux troublées en bord de mare. Et le grand fond blanc où tenaient ses pupilles exprimait dans sa rondeur absolu tout l’effroi de son corps. Elle tenait debout à la force simple de sa colonne raidie, fichée dans le sol. Dans l’axe, le cadavre flottait sur le ventre, dos bombé comme une poche prête à crever et sa veste gonflée d’eau stagnante ajoutait au sordide une once supplémentaire de réalisme aquatique.
Didier Spinetti tutoyait les herbes, le nez dans les grandes feuilles battues par un léger courant d’entre deux eaux. Et pour tout pied de nez au destin s’était contenté d’exposer son séant face au ciel.
Je dus forcer Marthe à détourner le regard de la scène, comme éprouvant de la peine à s’en convaincre elle répétait la même phrase en boucle, notre joli refrain de noël : « il est mort, il est mort etc. »
« Tu n’y es pour rien Marthe, il faudra oublier tout ce qui s’est passé ce soir et ce ne sera pas facile »
Autant la convaincre directement qu’elle avait fait un mauvais rêve, qu’elle avait tout imaginé. Pour me signifier peut-être qu’elle approuvait Marthe fit disparaître sa main droite tâchée de sang dans une poche.
Voici notre couple reformé, voilà enfin le temps béni de la réconciliation. Marthe ne rechigne pas, je l’enlace délicatement. Non elle n’a plus rien à craindre. Tétanisé, son doux visage labouré de pleurs, elle accueille mon amour, ma bienveillance comme la seule chose solide sur cette terre. La récompense enfin, la récompense après le chaos.
Imaginez le Che et Hilda quelques minutes à peine après avoir repoussé le débarquement dans la baie des cochons. Imaginez soigneusement ce que ce genre de bonheur peut avoir de divin et vous serez encore en deçà de la vérité, du parfait sentiment de plénitude que je ressentais à cette exacte seconde. Si elle ne m’avait soudainement repoussé, je crois que je serais allé au bout de cette jouissance en l’honorant sauvagement debout sur ma seule jambe valide, tel un héron érotisé à son contact, un œil sur la dérive du cadavre, l’autre sur le tapis d’étoile, la pyrotechnie nouvelle de la voûte céleste.
« C’est moi qui l’ai tué ma douce. Tu n’étais pas là. Je ne laisserai personne te salir. »
Marthe subtilement se détourne, puis après quelques secondes d’une infinie douceur choisit de croiser mon regard de nouveau. Ses yeux rencontrent les miens. Marthe me sourit.
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