
kinékiffé

Huëlgoat
Immédiate, quelques pas plus loin, la vallée et son chaos de roches; les mousses fluorescentes captant les feuilles humides, les vers minuscules surfant sous les éponges; Le vent s'est absenté, des tronc percés respirent muets, bouches grandes ouvertes, méticuleusement enchevêtrés, ceinturés de souches rondes comme des pressoirs à cidre, hautes, pleines de transpirations, de pelures de bois.
Savourer alors, le soir et ses gris, l'absence des lâches et la stèle fine, simple, témoignant là d'une respiration franche qui s'en fut un jour. C'est ici qu'il mourut, sur ce tertre gémissant si faiblement que les esprits des lieux n'osèrent le déloger.
Les roches sont gainées de crin, elles adhèrent aux semelles, même détrempées. Ici sonna la retraite, le crépuscule d'un homme courageux, si fiévreusement amoureux de la vie qu'il brûla ses années. Si parfaitement vivant qu'il s'éclipsa au milieu de l'humide, sous l'eau, en averse ou en buée, rugissante dans les goulots. La mort lui fut donnée là où la vie commence, là où elle germe et s'anime invisible; le visage alors posé dans la boue sombre, sa bouche inspire péniblement, il y cette écharde énorme cisaillant sa cheville, le sang qui perle. il se souvient à hauteur d'herbe, embrassant la terre il se souvient d'avoir fait parler les pierres. Il s'en souvient comme il lui semble pouvoir se souvenir de tout, du goût même de la tourbe. Là sont les oeuvres, jusqu'à la dernière seconde, s'il n'écrit plus Segalen parle encore aux branches minuscules, raconte sa mort aux animaux glissant la nuit, indifférents à son calvaire, surpris par la présence de cette masse à l'odeur âcre et qui gît. Un hérisson lui fera les poches à l'aube, de quoi lui arracher un dernier sourire.
Nombreux furent ceux qui s'étonnèrent qu'il eut choisi Shakespeare pour l'accompagner au trépas. Segalen eut pu leur répondre, il n'avait pas choisi. C'était là le livre premier comme un nombre émergeant du lot, brillant entre les ternes reliures de la bibliothèque, luisant de tout son cuir vieilli. Et au matin de son départ le poète avait hésité longtemps, avant de s'en saisir à la hâte, avant de s'en saisir une idée en tête : il fallait qu'il retrouve ce passage ou ... Mais quand trouverait-il le temps de lire ? Après la traversée de la rivière peut-être... après la marche forcée à travers les fougères, après...
Une ligne pour une douleur, partir avec des images heureuses, une rime, du style...
Il faut se souvenir que Victor Segalen (1878-1919) était Brestois, qu'il écrivit "Les immémoriaux" en un temps ou l'exotisme faisait la loi. Il définit une esthétique du divers. Les immémoriaux surtout par son style et l'empreinte nouvelle qu'il impose marque en un sens la fin d'un certain ethnocentrisme, le gâchis de l'acculturation, de la ruine d'un civilisation orale sous les coups de boutoir de l'évangélisation et du colonialisme... il est ethnologue avant l'heure. Il faut lire la très belle préface d'Henry Bouiller pour comprendre à quel point Segalen fut multiple et dans la complexité de son oeuvre se révèle unique, tendu vers l'exploration du dedans dans les grands espaces géographique. "pars et va vers toi" dit une poésie arabe. Il aura tenter de "renverser les murs de la connaissance" d'atteindre les secrets de cette citadelle, chère à St Exupery. Segalen s'est servi de tous les mythes du monde , toutes les pensées du monde pour exprimer son monde intérieur. Détour de la fiction et de la poésie que ne prennent plus la peine d'emprunter la plupart de nos contemporains français apôtres du "roman je" ou le rêve et l'imaginaire se retrouve le plus sûrement abattu sous la persistance poisseuse d'un réel autobiographique, télévisé. Baudelaire, Michaux, Artaud, Segalen accompagnent. Les romanciers parisiens d'aujourd'hui pour la plupart s'occupent de leur petite notoriété comme des soldeurs deux fois l'an. Ils restent toujours les auteurs de polar pour questionner le fond des choses, et comprendre leur temps.
Aucun commentaire pour cet article
| Septembre 2008 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | ||||
| 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | ||||
| 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | ||||
| 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | ||||
| 29 | 30 | |||||||||
|
||||||||||
Commentaires