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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Vendredi 3 février 2006

vendredi, 03 février 2006

Marthe et les barbus (extrait 4)

 

 

medium_24.jpg

Le chant du cygne. Nicklaus perd la main définitivement

 

 

Oui, nous nous étions revus même si je m’étais interdit de la harceler chaque foutue journée qui suivit le carnage télévisuel. Dans les premiers temps je désirais plus que tout me refuser à cette faiblesse coupable. J’attendais, prostré, enfermé dans mon petit appartement que l’hiver veuille bien finir, mais suivant la tempête qui devait dévaster les forêt en décembre 99, janvier et février apportèrent leur lot de température glaciales, de pluies infinies, de crues et de déluge. La nature s’était mêlée de ma confusion en posant une chape de plomb sur le pays tout entier.

Je n’en étais pas à ma première expérimentation de la solitude, ni à ma première séparation. Mais cette fois la rupture touchait ma vie toute entière, mes raisons de croire, mes motivations. J’avais d’un coup perdu des raisons de me lever le matin, de soigner ma mise, de rester socialisé. Les médecins vous diront que ce sont là les symptômes évident de la dépression nerveuse. Je n’étais pas dépressif, j’étais mort, aussi mort que Bambi tombé sous les balles du chasseur.

Contre toute attente elle fit le geste de me ressusciter, de relancer la machine. Elle le fit à sa manière, sans gentillesse excessive, mais la manière est à mettre sur le compte de sa jeunesse, de la cruauté et du cynisme qui caractérisent cet âge. D’après ce que j’avais compris elle détestait terminer une relation sur un malentendu, à mon humble avis elle voulait seulement s’assurer que j’avais bien retenu la leçon, que je ne mijotais pas un plan odieux dans la droite ligne de ma charge désespérée contre la télévision publique. Elle était restée sur Rennes, continuait d’étudier bien sagement, elle avait, comme on dit, tourner la page. Et tandis que je me morfondais, elle était là, bien vivante, à quelques rues de chez moi.

 

 

C’était une crêperie à l’entrée du vieux Rennes, mon choix en fait. Non loin des portes Mordelaises où pour la première fois ma bouche avait tété la sienne. La crêperie des Portes était pleine comme à l’habitude à l’heure du déjeuner. Avant même d’avoir passer commandes, l’affrontement avait commencé, je redoutais que les choses se passent ainsi, j’espérais même secrètement qu’elle arriverait avec un sourire, comme au lendemain d’une bonne blague : « Alors tu y as cru ? » Mais elle était remontée comme une machine de guerre, couverte d’un vieux pull kaki, les cheveux défaits et le visage creusé. Elle avait changé et je ne voyais aucune façon de le lui dire sans qu’elle prenne cela pour une nouvelle agression.

  • - Et pourquoi tous ces mensonges ?
  • - Quels mensonges ?
  • - Tu me dégoûtes quand tu joues l’innocent… Tu sais très bien de quoi je veux parler. Ton âge, ton boulot, tu pensais réellement que j’avais gobé ces conneries comme une petite fille sage.
  • - C’est ce que tu es non ? La gentille fifille à son papa…
  • - Abruti !

Je crû qu’elle allait décamper sur le champ mais elle semblait décider à poursuivre.

  • - Mon petit dédé je peux te dire que ton prénom te va à ravir, un prénom de vieil aigri qui court après sa vie en semant la merde sur son passage. Je crois que tu es en âge de comprendre ces choses là, tu as même deux fois l’âge de comprendre. Tu es bon pour la SPA maintenant, je parie que tu n’as rien fait de tes dernières semaines, même pas chercher à rebondir… Tu vas puer le chien André, tu vas goûter du chenil et c’est tout ce que tu mérites. Je ne serais plus là pour nettoyer ta niche ou supporter tes saillies de début de mois !
C’était on ne peux plus mesquin, je me levais d’un coup puis me rassis dans la foulée, ne sachant plus très bien s’il valait mieux rester l’écouter me maudire ou filer sans demander mon reste. Une observation rapide et discrète des tables alentours me fit préférer la position assise. Dans le faible éclairage de la petite salle, nous devinions à grand peine le contenu de nos assiettes, j’avais perdu tout appétit . Le milieu de la journée avait été atteint péniblement, aussitôt noirci par la croûte sombre du ciel. L’orage était en train de recouvrir toute la ville et Marthe sous mes yeux, comme métamorphosée, explosait d’un mépris que plus rien ne justifiait.
  • - En gros, tu veux tâter du présentateur télé, c’est le seul qui manque à ta panoplie. J’imagine que ça met tes parents en joie ce petit virage à 180°, ça doit les enchanter de se séparer du gendre sans blason, du minable fonctionnaire. Ca reste plus dans leurs cordes le beau con en prime-time ! Celui-là au moins il saura sucer son os, faire le dos rond en temps et en heure…
  • - Laisse mes parents en dehors de ça tu veux ! C’est peut-être la meilleure occasion que j’ai trouvée de ma réhabiliter à leurs yeux. Tu ne peux pas imaginer le nombre de sacrifices qu’il m’a fallu faire…

A cet instant précis se produisit une sorte de miracle comme il s’en produit peu à l’heure ou tout s’oppose. La pénombre se fit plus pesante, plus intime encore, les petites lampes sur chaque table baissèrent d’intensité jusqu’au noir complet. A la table du fond six crêpes au grand Marnier s’allumèrent simultanément, et comme un cercle de flambeaux sur une grosse tête de bois, la couronne orange et bleutée commença de danser suivant les courants d’air minuscules de passage dans la vieille bâtisse.

Marthe s’était calmée, je le su dans l’instant. Le charmant spectacle aurait attendri n’importe quel viande. Mais son œil humide trahissait une langueur dont je ne serais jamais plus le complice. Ca tournait à l’obsession : Spinetti encore, en Italien ça devait vouloir dire quelque chose comme épineux ou l’épine… Songer que cette petite incision, ce misérable avait provoqué de tels effets ! Songer qu’elle aurait sa place, compressée au milieu des admiratrices du Spinetti chaud, entre les vieilles aux cheveux mauves et les kéké en bermuda ! Tous à réclamer le roucoulant pigeon, Spinetti, vigoureux comme un virus, pétomane oeucuménique en mission, tout couvert de foutre et de paillette, s’apprêtant à ensemencer toutes ces froides bigotes en col Claudine ! ! !

  • - Peut-être que tu n’es pas exactement celui qu’il me fallait…

Admirable, c’était admirable ! Cette façon soudaine de faire mine après m’avoir jeté les pires choses à la gueule. Quel art ! ce chuchotement dans une infini douceur, alors que là haut sous son crâne c’était un royaume corrompu. Derrière ce leurre se cachait sa force, elle savait très exactement l’effet dévastateur que pouvait avoir sur mon équilibre et ma fermeté ce genre de stratagème, de fantaisie érotique… Elle ouvrit les mains comme en un geste d’offrande, et ses longs doigts si fins oscillant sous mes yeux commencèrent de glisser lentement vers mon visage, avançant par à coups puis comme une onde…

  • - Non ! STOP !

J’avais crié, suffisamment fort pour que l’aile droite du restaurant remarque à quel point je savais monter dans les aigus. Maudite chienne enfanté d’un démon ! Ne crois pas que tu me posséderas si aisément. Nul ne baisera Nicklaus aujourd’hui ni tous les jours qui vont suivre ! J’avais réagi au quart de tour :

  • - Arrête ça tout de suite ! J’aime autant quand tu parles tout net.
  • - Ne te fâche pas, ça n’en vaut plus la peine. Après tout le tort me revient plus qu’à toi, j’ai agi comme une vraie débile. J’aurai du te parler depuis si longtemps. Je refusais de le voir alors que c’était là : le doute, tout ce doute. Pour t’aimer il aurait fallu que je trouve une raison, et même aujourd’hui il n’y en a aucune…

La situation était on ne peut plus simple, c’était mon chant du cygne.

Je voyais comme au travers elle. L’heure des sucreries, des mots acidulés avait sonné, annonçant la fin prochaine de la discussion, la suspension définitive. Elle cherchait à me déculpabiliser, à s’esquiver sans plus de heurts. Il n’y eut pas de cris. Une averse froide s’abattit sur moi, une cascade de glace me figea dans tous mes membres, mon cœur lui-même parut se ralentir piégé dans le sarcophage. Et je fus certain dans l’instant que cet état s’était abattu pour toujours. Une glaciation durait plus longtemps qu’une vie d’homme et Marthe venait de m’expédier à perpétuité sur un astre froid, un Cayenne inverti pour amants délaissés. Dans cet enfermement, dans la banqueroute aucune alternative. Elle me rejetait et du même coup me forçait à la haïr, à l’aimer, à la torturer comme un remords coagulé. Je lui ferais regretter mon amour pour elle.

C’est en ce lieu que l’idée me vint. Le cul endolori par trois heures de mise en faillite, là, seul, puisqu’elle avait quitter le ring, devant mon cidre tiède, un mégot éteint à la bouche. Je sentis soudainement le poids de la vie sur mon beau front joliment dégarni. Cinquante ans et rien au bout de la laisse, rien, pas un coup d’éclat, pas une réussite, des années de labeur, le sentiment d’avoir été inutile comme unique sensation. Si mon père me voyait… Si le Che me voyait…medium_village-fruits.jpg

La tasse à café me parut ridiculement petite auprès du verre à Cognac. La serveuse, toute pleine de gestes plus inutiles les uns que les autres s’éloignait dans ses petits souliers, les clients des tables voisines fuyaient mes regards, je devais afficher une tristesse inconsolable. Maintenant, me dis-je, maintenant ils vont m’éviter plus qu’avant, ce sera pire encore. Il faut ! Il faut qu’on se souvienne de moi ! Que le nom de Nicklaus reste gravé dans leurs petits crânes de piafs à jamais!

Ainsi germa le fruit fécond de la vengeance.

par abo publié dans : Inédits
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