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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Mercredi 1 février 2006

medium_che.3.jpg






























- Je vous ai dit que mon père était médecin ?

- C’est, si je compte bien, la troisième fois qu’on aborde l’histoire de votre père.

- Justement, ça ne vous fera pas plus de mal. Il faut comprendre la genèse de mon acte pour évaluer à quel point c’est finement réfléchi…

- Votre père a visiblement beaucoup influencé vos choix, mais il n’a pas manié le couteau…

- Mais il a fait pire que ça malheureux ! Il m’a élevé !

Pour le coup il m’avait énervé. C’était hallucinant le côté «petit » de ce poulet, cette volonté de ne pas voir ce qui sautait au yeux !
« Mon père était un très grand médecin, une sommité comme on dit dans ces milieux là, sans doute un peu trop porté sur les boissons fortes, mais tout génie a sa part d’ombre, n’est ce pas ? »

Peine perdue. Ils me regardaient sans réaction, toute la misère du monde semblait peser sur leurs frêles épaules.

Et pourtant, quoi qu’ils daignent en penser, mon père avait été un homme admirable. Il circulait depuis dix ans environ à travers toute l’Amérique du sud quand il rencontra celle qui allait devenir ma mère. Dix ans. D’université en université, du Chili au Brésil, des Andes à la côte atlantique, une bougeotte incurable, une manie familiale. En 48 à Lima, il officiait à l’université péruvienne, entouré de chercheurs de tous horizons, de barbouzes de la cellule, d’apôtre du microscope ; Cette année là fut pour lui celle de toutes les réussites. Un virus encombrant, une variante du Choléra germait allègrement dans l’eau courante de Trujillo décimant les Incas entassés aux portes de la ville. Nicklaus père même s’il se révéla incapable de soigner cette saloperie, parvint tout de même à l’identifier, lui donnant son nom. Il existe bel et bien encore aujourd’hui un virus dit : « De Nicklaus » dont les ravages ont néanmoins cessé. Ma consolation étant que la postérité retiendra le lègue de mon père à l’humanité, son court passage sur cette planète, quelque part entre Nickel et Nicobar dans le Larousse.

Il y avait cette étudiante à la Fac : Hilda, une belle indienne, ce genre de femme aux cils démesurément longs, farouchement révolutionnaire sous son maquillage de jeune fille . Mon père s’enticha d’elle. C’était à cette époque l’une de ses grandes occupations : la séduction forcenée de jeunes filles avides de liberté. Avec Hilda pourtant, l’affaire prit immédiatement un tour nettement plus sérieux. Et c’est ainsi que je vins, fruit de l ‘amour hors mariage. Mon entrée en scène coïncidant curieusement avec le début de la fin pour mon père. Enceinte jusqu’aux yeux, Hilda continuait pourtant de participer aux réunions de l’APRA, une officine populaire et révolutionnaire qui visait rien moins que la libération entière du continent des mains des Américains et de l’élite. Mon père ne vit rien venir, trop heureux du tour admirable que prenaient les choses, le périmètre de ses préoccupations s’arrêtait à ma petite personne, j’étais son agréable souci : un fils enfin, porteur de toutes les promesses. Seulement, ses œillères lui cachèrent l’effervescence politique où baignait ma mère, car la lutte de l’APRA devait prendre un tour résolument radical dans l’année qui suivit. Hilda traquée pour un coup de force désespéré contre une caserne de l’armée régulière fut contrainte au départ. Mon père n’écoutant que son courage considéra sur l’heure que son devoir était de l’aider et de la seconder dans ce coup dur, ce fut une manière pour lui de révéler son côté partisan jusqu’alors insoupçonné de tous. Nous traversâmes la frontière avec l’Equateur puis le pays tout entier avec une facilité déconcertante. J’avais un an à peine à l’époque et je dois avouer que ce périple ne me laisse aujourd’hui aucun souvenir notable. Tout le continent était gangrené jusqu’à la moelle, déjà, entre délation, sédition, manœuvre de la CIA et des grandes compagnies agro-alimentaire. Mon père s’arrangea pour qu’à Salinas un bateau nous embarque pour le Guatemala, îlot de résistance sur toute la zone. Et là commencèrent les véritables emmerdes. Installé comme simple généraliste à Guatemala City dans les années qui suivirent il s’occupa seul de mon cas, Hilda œuvrait elle au sein de groupes de réfugiés politiquement enragés où, cubains, péruviens et autres révolutionnaires de tous horizons préparaient les grands jours. Pour une indienne ma mère n’avait guère l’instinct maternel. Mais aujourd’hui je comprends combien elle pouvait avoir d’autres préoccupations bien plus importantes à la face du monde que ma petite personne, mon petit corps chétif de métis à l’abri du besoin. Nicklaus père ne se mêla jamais de toutes ces histoires de lutte des classes ou d’écrasement des pouvoirs corrompus, je doute d’ailleurs qu’il y ait compris quoi que ce soit. Sa seule préoccupation d’alors c’était le mal : les virus, la contamination, l’infection, la multiplication… Et tandis qu’Hilda tentait de propager ses salutaires idées neuves, mon père ne songeait qu’à enrayer les contagions. En cinq ans de vie commune ils furent incapables de s’aimer plus d’un jour le mois. De cette période, de leur idylle je suis sans doute la seule preuve vivante aujourd’hui, le seul témoignage accidentel.

- Vous dormez Messieurs !

Les visages des deux inspecteurs par une curieuse réaction mimétique semblaient s’être affaissés le temps de notre petite discussion.

- Je m’en voudrais si vous n’écoutiez pas la fin de mon récit, c’est tout de même là que vous trouverez de quoi vous en mettre sous la dent.

- Accouchez Nicklaus ! Crachez le morceau, nous ferons le tri dans vos bavardages de gâteux !

- Oh ! Mais je vais le cracher le morceau. Je voudrais tellement remonter un tant soit peu dans votre estime, vous prouver à quel point je suis un être dénué de toute rancœur, de toute haine. Vous démontrer que si je suis Guevariste, c’est justement parce que les plus hautes idées m’habitent, le plus pur sentiment de justice ! La mort de Spinetti et l’idylle de mes parents sont directement lié malgré tout ce que vous pouvez croire.

A la seule évocation de nom de la victime je vis leurs petits yeux las s’animer d’un nouvel intérêt.

- Car c’est le moment qu’Ernesto Guevara le bien nommé choisit pour son entrée en scène. Jeune, beau, suivant le courant de réformes, porté par le vent nouveau qui soufflait sur tout le continent il débarqua à Guatemala City l’été 53, ignorant tout alors du destin qui l’attendait. Hilda sans résister le moins du monde, tomba dans l’instant raide amoureuse du bellâtre. J’avais cinq ans alors, mon père vieillissant avait troqué les fioles de culture bactériologique pour le rhum cubain, rhum d’importation de très grande qualité que les réfugiés lui fourguaient à prix d’or. Des Che, y’en a autant aujourd’hui que d’imprimés sur les tee-shirts, pourtant le seul, l’unique je peux vous dire que je l’ai connu et qu’il n’avait rien d’un archange débarqué pour sauver le monde…

 

Certainement pas avant de rencontrer ma mère en tout cas.

C’est assez étonnant mais j’ai gardé un souvenir extrêmement précis de sa grosse tête de cabochard opportuniste. Ma mère a tout fait pour qu’Ernesto devienne le Che, usant de toutes les persuasions. Au moment de son débarquement au Guatemala on peut dire que l’allergologie le passionnait plus que n’importe quel programme révolutionnaire. Et puis, à choisir entre l’enseignement chaotique de mon père et la beauté d’Hilda il avait cédé à l’impératif sexuel. C’est qu’elle était belle et forte ma mère, totalement délaissée aussi, libre de ses mouvements. Oui, et je n’éprouve aucune fierté à l’affirmer, elle et les virus de mon père sont responsables d’une belle tranche d’histoire du monde. Le Che et ma mère ont vécu à Cuba ensuite, et ça a fini par se terminer entre eux. Mais ils ont pris le temps de me faire une demi-sœur au passage : Hildita, fruit de l’amour en miniature, petite perle cubaine. Je serais bien mal avisé de parler d’elle, je ne l’ai même jamais rencontrée.

« Vous voyez messieurs, la rancune est une denrée dont je n’abuse pas. Le Che était un génie, un enculé possessif et sans scrupule, un peu de tout ça à la fois, mais je ne lui en veux pas le moins du monde. Mon père ne lui en a jamais voulu lui non plus, il avait négligé d’épouser Hilda, Ernesto a concrétisé de la plus belle des manières, et pour quelques courtes années l’a rendu heureuse. Il l’a prise à mon père et ç’a n’est sans doute pas l’acte le plus admirable de sa glorieuse épopée, pourtant, s’il m’arrive assez souvent de les imaginer tous les deux, Hilda et lui, c’est sans le moindre dépit. Ils sont là, le soir après une dure journée de labeur, les kalach posées à l’entrée de la tente, faisant l’amour à même le sol, toujours aux aguets, comme deux prédateurs épris de justice…
En un sens, on peut dire que toute ma vie est sous le parrainage du Che. Concrètement je veux dire. »

 

Sans Hilda, mon père et moi avions fui les Guatémaltèques sans regret. Les années avaient filé bien plus vite ensuite, comme si l’urgence de vieillir s’était emparée de lui. Elle nous avait abandonné, nous passâmes au Mexique, nous fixant à San-Cristobal. C’est ce lieu que mon père a choisi pour passer à la vitesse supérieure, à l’autodestruction proprement dite. Ce qu’il appelait sa «période extralucide » eut d’ailleurs assez vite raison de lui. L’abus de Peyotl, les putes hors de prix…

Il avait commencé à prendre son corps pour un vaisseau indestructible, et les pirates avaient fait leur nid dans son cerveau malade. Tout ça dans la ville de saint Christophe, intronisé pour la cause saint patron des voyageurs immobiles, on peut dire que ce genre d’ironie plaisait à mon père. L’ambassade nous avait rapatriés d’urgence en 62. Et j’avais découvert la France embaumée, moite comme un caveau. Moi le chiquito j’avais appris la couleur de l’ennui.

- C’est certain, mon parcours ressemble à tout sauf à un conte de fée, mais j’étais dans ces instants, sans même le savoir, au contact direct de l’histoire en marche. C’est ici seulement que j’ai pris la mesure du bouillonnement, de la passion réelle de tous ces forcenés du nouveau monde. Le Che aujourd’hui tout le monde le récupère, on balade sa photo comme une icône, à croire que ses idées sont plus porteuses que celles du Christ ! Les mioches, le show-biz, tout le monde le prend comme modèle. Ils sont là les petits résistants à la mord-moi-le-nœud à se pavaner avec leurs faces de bébés pourris d’1m80. A genoux devant l’écran, tout juste bon à tenir le crachoir, incapables d’une vraie révolte, ils ne connaissent rien à rien, baladent leurs slogans comme des coquilles vides de sens. Tout ce naufrage me débecte. Parce qu’aucun d’entre eux n’a la plus petite idée de ce que représente le véritable sacrifice, la vraie lutte, mano a mano avec les ennemis de la liberté. Il nous fourgue leurs idées pacifistes, leur bouffe végétarienne et le soir venu ils rentrent chez papa-maman pour se gaver de pizzas et de jeux vidéos à la con ! Vous voulez que je vous dise messieurs ? On a perdu le sens commun, la définition de la vraie lutte des classes. Les héros, que ce soit le Che ou l’apôtre du spectacle, Spinetti pour ne pas le nommer, c’est du pareil au même aujourd’hui, on les regarde avec la même fascination. Ma mère et son amant ont loupé leur coup en un sens, la contamination des idées neuves s’est interrompue, les fans de Spinetti sont plus nombreux que les miasmes sous l’aile d’un pigeon… Ils ont loupé leur coup. Mais voilà ! Leur plus belle réussite ça aura été de m’insuffler une énergie démesurée ! J’ai tué Spinetti comme on se débarrasse d’une petite métastase, ça n’était rien après tout, juste une manière de remettre les choses à leur place. Le plus dur reste à faire : stopper le cancer qui nous ronge tous, le stopper ou euthanasier pour de bon l’espèce humaine dans son ensemble !

 

L’inspecteur m’interrompit d’un brusque plat de la main sur la table.

- Fin du premier opus Nicklaus ! ! !

Il serait peut-être bon que vous vous calmiez, regardez-vous, vous êtes en nage. On va nous accuser de mauvais traitement si vous continuez à vider votre sac sans plus de raison. Un homme de votre âge n’a plus le cœur aussi résistant. Etre à la fois mythomane et meurtrier ça mène assez sûrement à l’arrêt cardiaque !

- Si vous pensez que je mens, allez vous faire foutre !

Malgré un léger emportement je gardais mon calme, songeant qu’ils m’avaient laissé parler sans m’accorder le moindre crédit. Le coup de poing vint avec une rapidité déconcertante. Pour un homme de son poids le petit gros en sweat se déplaçait diablement vite. La douleur ne dura que le temps de l’action. Je souris. Indéniablement j’avais du mérite, et je le savais si bien, j’en étais si parfaitement conscient que rien n’aurait pu m’atteindre, je savais pourquoi j’étais là, Marthe était la seule dans la confidence. Au- delà de notre secrète expérience commune, les flics ignoraient tout. Ca n’était pas un pain dans la gueule ou leur lente et pathétique tentative d’humiliation qui ferait de moi une fiotte.

- Vous êtes minable inspecteur ! Vous préférez libérer vos pulsions sur un homme qui pourrait être votre père, libre à vous. Mais vous n’êtes rien ! Votre vie c’est un gros parpin posé là, dans la merde, sans rien autour qu’un océan de merde !

Il eut un nouveau mouvement brusque mais son geste s’interrompit net à l’appel du second inspecteur.

« Laisse Philou, il en vaut même pas la peine »

- Ecoutez-moi bien Nicklaus ! Vous n’avez pas l’âge d’être mon père, vous avez à peine l’âge de vous faire respecter. La mort de Spinetti nous on s’en bat les couilles. Des Spinetti y’en a des millions dans ce pays, il y a un potentiel de bouffons inimaginable derrière cette porte. Vous n’avez fait que réduire le temps de parole de celui-là, la relève est déjà prête. Votre meurtre, vos barbus de l’an 40, c’est du vent, vous auriez dû vous contenter de pisser sur les trois couleurs…

- Ca n’est pas mon genre.

- Un homicide avec un mobile aussi niais, ça ne vous donne pas un genre, ça met juste en péril votre santé mentale Nicklaus, rien de plus. Je crois d’ailleurs que tout cela a assez duré, le temps de rédiger le procès-verbal définitif et vous irez croupir au fond de votre cellule.

Continue, songeais-je, avale là cette couleuvre, prends ce mobile et fais-en ton intime conviction ! Je ne cherche rien d’autre.

par abo publié dans : Inédits
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