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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Lundi 25 avril 2005
LES AVENTURES DE CARUSO OLORUM

     un conte babylonien en quatre épisodes

                                                            par Leid Leim

ziggourat 1

 

 Dans la profonde forêt de Transylvanie, au milieu des steppes et de quelques pierres de châteaux en ruine vivait Caruso. Espèce d’humain solitaire qui passait le plus clair de son temps à la cime d’un séquoia de virginie, au sommet duquel il avait construit son univers, sa maison et son toit.

 

 

Sur son origine il ne savait pas grand-chose et tout ce dont il se rappelait se résumait à peu près à cela : il s’était réveillé un beau jour comme un nouveau-né sorti de l’eau de Jérusalem. Il avait pourtant vécu en compagnie des humains, ça il s’en souvient comme un cheveu lisse sur la langue, mais quelque chose définitivement s’était perdu. Comme un poids inexprimable, une apesanteur. « Heureux le simple d’esprit car le royaume de dieu est à lui » Caruso se souvenait de cette phrase sans en comprendre le sens logique mais en saisissait plutôt le cœur jaillissant, l’énergie subtile et parabolique qui en nourrissait ses mots.

Il écoutait plus volontiers les sens indéfinis de ces histoires onirico-mythiques qui l’envahissaient plutôt que la raison qui avait un jour noyé l’homme dans une carafe de vinaigre blanc. Caruso était l’amnésique heureux, issu d’un peuple dont il s’était défait par un évènement dont il ne se souvenait pas. Mais secrètement l’horreur absolue sommeillait encore dans sa mémoire, celle de la décadence du règne humain. C’était l’apothéose de la consommation pour elle-même, l’abrutissement des masses pour l’assujettissement à la création de besoins éternellement renouvelés, définitivement inutiles, devenus irrémédiablement nécessaire par le média de l’image corrompue, l’illusion de la nécessité uniformément distribuée par les couleurs trop pures pour être vraies, des reflets préfabriqués falsifiant le monde de l’imaginaire et imprimés dans le cerveau humain comme l’essence d’un ersatz du bonheur suprême sur terre.

Caruso n’avait que faire de ces considérations car de tout cela il s’était bel et bien libéré comme un wagon docile qui un jour se détache et oublie le temps.

Il vivait dans son arbre comme de l’eau contenant de l’eau et les images fugaces d’un monde perverti par sa propre lumière lui paraissait maintenant bien dérisoire, lointaines et futiles. Il passait ainsi le plus clair de son temps à rêver et ses nuits le nourrissait pour le reste de ses jours.

Aussi du monde et de la société des hommes il ne lui restait que quelques pièces de puzzle éparpillés dans le cosmos de son esprit, agrémenté de mots venus de nulle part qui apparaissaient sous la surface ondulée de son front comme des bulles de savon qui aussitôt repérées éclateraient en perles de lait molles et acidulées. Alors, du fait de son amnésie, son bonheur était quotidien et chaque parcelle de lumière au matin, dans les poumons de son âme illuminait ses rétines et lui inspirait un souffle de vie à chaque fois renouvelé. Il ne savait plus très bien son histoire et le temps réduit à son essence la plus significative par des montres molles qui transpiraient l’infini, n’éclairaient plus Caruso que d’un halo incertain, lui ayant fait oublié tout âge et toutes échelles de grandeur. Il était là comme le fut avant lui un troupeau de salpêtres scandinaves ou un poisson Cochin accroché à un tubercule. Caruso était de fait aussi à l’aise avec les autres espèces habitant la terre qu’avec les éléments qui l’entouraient. Avec chacun d’entre eux il entretenait un dialogue, peut-être une connivence. Aussi bien pouvait-il rester silencieux de longs jours, simplement émerveillé par la musique des symphonies élémentaires traversant son cœur.

 

LE REVE

Une nuit dans son arbre géant il fit un rêve des plus étranges ; Alors qu’il pêchait le Marcoussin à l’étang du Tantois, il vit s’approcher près de la ligne au fil de l’eau une araignée de la taille d’un pouce, qui semblait glisser sur la surface liquide et le narguer en réclamant entre les poils aiguisés de sa moustache thoracique.

« Carrrruso est bien stupide ! lança l’araignée. Caruso se souvient-il de rien ? Il pêche le Marcoussin, dort comme un bien candide, cueille les fruits et vit ainsi comme au premier jour de sa découverte au monde. Est-ce comme cela que tout devait-il arriver ? »

Caruso vexé lui répondit :

« Sache insecte puant aux mots déplacés que je l’ai choisie cette vie, elle est mienne et je m’en satisfais. Bien sûr je n’ai aucun souvenir d’avant mais seuls comptent le maintenant de l’ici et du là-bas. »

L’insecte s’arrêta brusquement et bondit sur les genoux de Caruso en le regardant sauvagement d’un air militaire.

« Déjà »lui dit l’insecte « mon nom est Sigmund, Sigmund l’araignée d’Opadelomaisdo, on était copain avant et je vais te faire retrouver la mémoire moi ! »

Sigmund sortit alors de son petit abdomen une tige en bambou au bout pointu et aux couleurs vives, remplit d’un liquide verdâtre et saumâtre qu’il planta frénétiquement sur le corps de Caruso. Il hurla de douleur en voyant le liquide se perdre dans le ruisseau de ses veines et se réveilla subitement noir de sueur et vert de gris.

« Quel cauchemar affreux » dit-il en inspectant soigneusement les membres intacts et sans boursouflures anormales.

Il s’assit alors sur une branche et contempla la lune qui s’était empli d’un jus de mars presque phosphorescent. Il essayait bien d’oublier ce mauvais rêve mais gardait malgré tout un goût amer de sa rencontre avec l’araignée et ne parvint pas à se rendormir. Il descendit de son nid et déambula pour se détendre en mâchant du Gouaké (racine de magnolia qui apaise les mots d’esprits). Je suis en paix ici pensa t’il, je coule des jours heureux et pourtant je ne comprends pas ces rêves qui perturbent mon rythme de vie. Ont-ils un rapport avec mon passé ? Y a-t-il un message à entendre ? Et puis cette araignée… Padelomédo… quelle bizarrerie !
Caruso marcha jusqu’à l’aube, Il lui revint alors à l’esprit les autres rêves perturbant qui l’avaient inlassablement réveillé car enfin Sigmund l’araignée d’O n’était pas le seul être étrange à s’être introduit dans son monde.
  
A suivre

Par leid leim - Publié dans : Contes
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Vendredi 22 avril 2005

 Dieu est en haillons sur le pas de la porte. Mensonge éhonté, son visage est glabre, sans la moindre cicatrice, un flûteau à la ceinture… L’œil est vif, mais trop haut pour être saisi. Je l’invite à entrer, son menton s’affaisse devant l’étal de gibier. J’ai un tas de questions mais je préfère rester muet. Sa bouche engloutit les poulardes, les fraises, le vin sans un sourire, le regard est droit, on n’entend plus guère que ses mâchoires qui se jettent l’une contre l’autre. Cerné en bout de table où chacun le scrute rien ne semble le distraire. Bientôt la dernière bouchée est engloutie. Il s’essuie d’un revers de la manche, porte la main au flûteau, ses lèvres s’y posent, il parle. D'abord nous avions cru qu’il jouait pour nous remercier, mais la musique ne se tut pas lorsqu’il repassa la porte, dans les bois pendant longtemps le son aigre continua de résonner de tronc en tronc, jusqu'à ce que le silence lui réponde, définitif. Chacun alors s’est détourné, a rejoint les draps froids. Dieu était passé ce soir, insatiable, le regard vide. rien n’avait changé, tout était différent. Nous avions vu son visage, il n’avait pas vu les nôtres.

 La négresse a bercé trop de dieux, ses seins sont lourds de mauvais lait, elle se refuse à la fatigue mais nous la découvrons exsangue- immobile quand la marmaille s'est éparpillée pour dominer d'autres mondes, la laissant là, nourrice sans souffle, cheval de troie d'un Olympe étrangleur. La négresse râle à la vue du cercle des dieux trônant, indifférentes sangsues froides, peu leur importe les doux territoires de l'enfance, le lait maternel et quelques rôts de nouveau-né, ils ont d'autres ouailles à fouetter. Les hommes ont rompus leurs fils, tressautent comme des pantins fous, la liberté déforme leurs visages, rictus de haine et de joie mêlées. L'Olympe porte impuissant le masque de la crainte. La négresse s'épuise à râler, seule, couveuse à la croupe froide.

Par anton abo - Publié dans : Poésie
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Mercredi 13 avril 2005

Charlie hebdo                                             DES INDIENS AU VATICAN  

C’était en 1979, une énigme apostolique et romaine allait bouleverser mon petit monde. Je faisais sans le savoir parti de la dernière brouette des baptisés de la région, la crise de 1973 effacerait bientôt toute foi en la religion dans les coeurs des bretons de l'intérieur. On allait retirer le crucifix graisseux du dessus de la cheminée, s'étioleraient comme neige au soleil les dragées de baptême qui faisaient ma joie… Il me faudrait de fait attendre l'année de mes huit ans pour vibrer de nouveau à l'unisson des adorateurs du grand dieu unique. A la télé un Zitrone en costume cintré déclamait l'info la plus stupéfiante jamais entendue depuis la pousse des pattes chez les têtards, j'en laissais tomber le Lucky Luke de mes genoux. « Aujourd'hui au-dessus de Rome une fumée blanche a suivi la fumée grise annonçant la nomination du nouveau pape. » Comme chez les Cheyennes, les Commanches et toute les tribus du Nouveau-mexique au Rio Grande. Les signaux de fumée n’étaient à pratiquer qu’en cas d'alerte. J’en tirais assez rapidement la conclusion que quelque chose de grave était arrivé : nous avions perdu notre homme-medecine, notre chamane blanc, l’unité de la nation indienne était menacée. Nous étions donc des indiens, enfin, j'en avais la preuve.

 Malheureusement, cette magnifique illusion n’allait pas perdurer, les années suivantes se chargèrent de me ramener à un semblant de lucidité. Je traquais tous les faits et gestes du nouveau chamane blanc, constatant assez vite qu’il s'apparentait bien plus au vendeur d’eau de feu qu'au sorcier surmonté d’une tête de bison menant des pow-wow d’enfer du crépuscule à l’aube. Il avait tous les attributs du bonimenteur perché sur une carriole rutilante, dans des habits de lumière amidonnée soldant sa camelote à des foules béates. Le prestige de l‘uniforme en un sens sans les pouvoirs de super héros, d’ailleurs il se prénommait Jean-paul, étrange sobriquet pour un sorcier de niveau II. En fait de vol Chamanique le Jean-Paul se contentait béatement de tour de stade de foots chapeauté d’une cloche à fromage sur son Austin mini. Seule véritable prouesse : sa capacité à apprendre des centaines de langue sans effort avec la méthode de catéchèse polyglotte. Notre Jean-paul n’était donc qu’un VRP de luxe pour un produit en perte de crédibilité, soumis à un rude concurrence ; du côté des baptistes à fusil, promettant un paradis exclusif, garanti sans cholestérol, des islamistes radicaux promettant vierges et rendement immédiats pour des capitaux flottant. Et sa hotte pleine de bons conseils pour les bons sauvages (SAV des siècles d’évangélisation forcé) : « croissez et multipliez-vous, n’ayez crainte du sida, une ouaille malade reste une ouaille. » Ces derniers temps le marché de la concurrence s’est ouvert aux églises de tous poils. Et le règne de l’image dans notre société a produit des tonnes de symboles. Les évangélistes, baptistes avec bible et fusil, ouvrant une théocratie à Madagascar comme les talibans l’avaient fait en Afghanistan. (Voir à ce sujet ce site parodique)

J'ai un ami journaliste qui bosse à la télé. Le genre d’ami qui porte du velours côtelé même en plein été et qui n’omet jamais de préciser que la télé cette « bible des idiots » n’est après tout faite que de ce qu’on y met. Logique en un sens mais pas seulement logique, dangereux aussi. Car lui que la lucidité jamais ne déserte, cette dernière semaine s’est profondément abîmé dans un jus de populisme et d’idolâtrie. Le mardi 5 il débarque à notre séance hebdomadaire de tennis ballon en hurlant : «Le pape est mort ! Vive le pape !» ce que je pris d’abord pour de l’ironie mordante n’était de fait qu’une conséquence de la contamination ayant sévi toute cette dernière semaine sur les habitants de notre généreux pays. Car qui aurait prédit cette semaine de dégorgement, d’épanchement hagiographique comme aux plus belles heures de la propagande de l’inquisition. Un son de cloche, un seul. 21ème siècle médiéval qui débute sur des fléaux planétaires, des martyrs planétaires et de la belle ouvrage en terme d’images. Ah ! La télé adore ça les martyrs en direct, un saint-père n’hésitant pas à s’exhiber jusqu’aux dernières heures du sacrifice. « Arc de communion mondial » dit-on, ce serait parfait si cette communion produisait des effets réels, mais il n’est question que de satisfaction immédiate, « Santo subito » comme on a pu lire sur de nombreuses bannières lors des obsèques du pape. Une béatification immédiate, de l’immédiat, parce que cette bulle qui enfle finira bien par crever.

Les philosophes parleraient de post-modernité rappelant finalement assez la pré-modernité (moyen-âge) et son cortège d’idolâtrie. La part de post-modernité tient surtout dans les outils de propagation de l’info, comme pour le tsunami dévastateur dont tant de pauvres occidentaux furent les victimes, là-bas sur ces paradis du bout du monde que l’occident entretient à ses frais. Les télés ont relayés jusqu’à l’écoeurement les images, sans recul, comme pour le 11 septembre 2001 jusqu’à les rendre absurdes, creuses. Le sens dès lors remisé au second plan, la sensation, l’émotion sont de fait devenus les nouveaux critères de jugement. Et cette dernière semaine d’invasion de télé Vatican sur toutes les chaînes ne fait que confirmer ce qui avait été constaté en 1991 pour la première guerre du golfe, en 2003 pour la seconde. Les rédactions des journaux télévisés ne prennent aucun recul, reprennent mot pour mot les communiqués officiels du Vatican, comme celle des généraux américains durant la guerre. Ajoutons-y les drapeaux en berne, la sanctification télévisuelle d’un comédien raté, homme de paille de l’Opus Dei, principal pourvoyeur d’une morale manichéenne, continuateur en un sens des grandes œuvres de l’église des siècles durant. On se félicite de ses prêches en pays de dictature, de ses messages de paix.  Mais qu’on cite seulement un pays ou sa parole a produit un effet bénéfique.

La France est donc à nouveau fière d’être la fille aînée de l’église. La radicalisation des appartenances est en marche quoi qu’on en dise, peut-on compter sur les médias pour faire œuvre de filtre, laisser le temps de la critique, de la réflexion jouer son œuvre pour décemment maintenir un semblant de cohésion. Le temps joue t-il pour ou contre nous ? Dès ce soir sur TF1 notre cher Président inaugurera un nouveau type de débat, la politique people à la sauce Chain, Delarue, Fogiel, la chose publique aux mains des VRP et du business de l’information. Pour un sujet aussi complexe que celui de la Constitution Européenne quelques simplifications ne seront pas de trop.

A mon tour j’allume un grand feu, que les quelques indiens perdus au milieu des visages pâles guettent les fumées à venir.

 

Par anton abo - Publié dans : Edito
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Mardi 12 avril 2005

                                
Huëlgoat

 

Immédiate, quelques pas plus loin, la vallée et son chaos de roches; les mousses fluorescentes captant les feuilles humides, les vers minuscules surfant sous les éponges; Le vent s'est absenté, des tronc percés respirent muets, bouches grandes ouvertes, méticuleusement enchevêtrés, ceinturés de souches rondes comme des pressoirs à cidre, hautes, pleines de transpirations, de pelures de bois.
Savourer alors, le soir et ses gris, l'absence des lâches et la stèle fine, simple, témoignant là d'une respiration franche qui s'en fut un jour. C'est ici qu'il mourut, sur ce tertre gémissant si faiblement que les esprits des lieux n'osèrent le déloger.
Les roches sont gainées de crin, elles adhèrent aux semelles, même détrempées. Ici sonna la retraite, le crépuscule d'un homme courageux, si fiévreusement amoureux de la vie qu'il brûla ses années. Si parfaitement vivant qu'il s'éclipsa au milieu de l'humide, sous l'eau, en averse ou en buée, rugissante dans les goulots. La mort lui fut donnée là où la vie commence, là où elle germe et s'anime invisible; le visage alors posé dans la boue sombre, sa bouche inspire péniblement, il y cette écharde énorme cisaillant sa cheville, le sang qui perle. il se souvient à hauteur d'herbe, embrassant la terre il se souvient d'avoir fait parler les pierres. Il s'en souvient comme il lui semble pouvoir se souvenir de tout, du goût même de la tourbe. Là sont les oeuvres, jusqu'à la dernière seconde, s'il n'écrit plus Segalen parle encore aux branches minuscules, raconte sa mort aux animaux glissant la nuit, indifférents à son calvaire, surpris par la présence de cette masse à l'odeur âcre et qui gît. Un hérisson lui fera les poches à l'aube, de quoi lui arracher un dernier sourire.
Nombreux furent ceux qui s'étonnèrent qu'il eut choisi Shakespeare pour l'accompagner au trépas. Segalen eut pu leur répondre, il n'avait pas choisi. C'était là le livre premier comme un nombre émergeant du lot, brillant entre les ternes reliures de la bibliothèque, luisant de tout son cuir vieilli. Et au matin de son départ le poète avait hésité longtemps, avant de s'en saisir à la hâte, avant de s'en saisir une idée en tête : il fallait qu'il retrouve ce passage ou ... Mais quand trouverait-il le temps de lire ? Après la traversée de la rivière peut-être... après la marche forcée à travers les fougères, après...

Une ligne pour une douleur, partir avec des images heureuses, une rime, du style...


Il faut se souvenir que Victor Segalen (1878-1919) était Brestois, qu'il écrivit "Les immémoriaux" en un temps ou l'exotisme faisait la loi. Il définit une esthétique du divers. Les immémoriaux surtout par son style et l'empreinte nouvelle qu'il impose marque en un sens la fin d'un certain ethnocentrisme, le gâchis de l'acculturation, de la ruine d'un civilisation orale sous les coups de boutoir de l'évangélisation et du colonialisme... il est ethnologue avant l'heure. Il faut lire la très belle préface d'Henry Bouiller pour comprendre à quel point Segalen fut multiple et dans la complexité de son oeuvre se révèle unique, tendu vers l'exploration du dedans dans les grands espaces géographique. "pars et va vers toi" dit une poésie arabe. Il aura tenter de "renverser les murs de la connaissance" d'atteindre les secrets de cette citadelle, chère à St Exupery. Segalen s'est servi de tous les mythes du monde , toutes les pensées du monde pour exprimer son monde intérieur. Détour de la fiction et de la poésie que ne prennent plus la peine d'emprunter la plupart de nos contemporains français apôtres du "roman je" ou le rêve et l'imaginaire se retrouve le plus sûrement abattu sous la persistance poisseuse d'un réel autobiographique, télévisé. Baudelaire, Michaux, Artaud, Segalen accompagnent. Les romanciers parisiens d'aujourd'hui pour la plupart s'occupent de leur petite notoriété comme des soldeurs deux fois l'an. Ils restent toujours les auteurs de polar pour questionner le fond des choses, et comprendre leur temps.

voir "oeuvres complètes" ed Robert Laffont


Par anton abo - Publié dans : Autres vies
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Lundi 11 avril 2005

  L’oiseau dans le temps de son vol 

Idée de la trouvaille : ce soir, j’irai voir les récifs puisque c’est une nuit comme toutes les autres, une nuit qui se mérite. Une chose seule s’estompe : la respiration entre les phrases. Il fallait que j’écrive d’ici, pour rendre la texture d’une ou deux paix nouvelles.

Ce soir, sur la côte ouest face au vent : un signe lové entre les pierres, pot ouvert d’encre de chine et plume sergent-major. Deux outils à même la pierre en un lieu reculé, comme une offrande me patientant. Après une nuit de réflexion j’ai fini par m’en saisir. Que les dieux s’en étonnent si cela leur chante.

  

En bordure d’autoroute, amarrée au fleuve il est une triste résolution, un lieu sans point de fuite, dressé catégoriquement, portant sur le vide un regard infini, le regard de la bête qui sommeille et scintille. Le coup d’œil fortuit de la forteresse entreprise. Elle a vidé le ciel de sa fortune complice, elle est couvée par la bienveillante indifférence des poissons raides qui sillonnent le fleuve. Le château est un mensonge répété qui s’est fixé droit dans la terre sans suc, sans partisans, sur une terre aride plantée d’herbes clochardes.  

 Garnie d’ombres chinoises mouvantes, n’entrevoyant jamais leurs fils. Un lieu concis au fond mais où l’absence de frontières parachève l’enfermement. Sans frontières pas d’alternatives ou de fuites, le lieu tout simplement sans paix. Le solitaire n’ose croire en sa solitude. Un boulet de plomb tient lieu de soleil. Le piéton n’est plus qu’un touriste, à jamais hors de ses territoires et de sa sphère, noyé dans le luxe de l’échange qui s’achève. Sous la voûte le sol plat, juste plat. Sans divine comédie, sans relief.

Par Anton Abo - Publié dans : Poésie
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Mardi 5 avril 2005

Marthe et les barbus, une nouvelle unique!!!

Ou il est question du Che, d'amour, de voyage et de l'enfer du petit écran. A paraître chez un éditeur de bonne volonté, dès que le marché de l'édition sera désengorgé, moins monopolistique, plus ouvert, etc

Dans la montagne profonde                                                                                        

assis sur un tapis de mousse                                                                                                   

 l'air insouciant 

un singe crie             SAIGYO

La relique est sur le mur me faisant face. Un vieux stimorol et une bonne dose de salive m'ont suffit à la fixer. C'est une vieille photo noir et blanc toute froissée, de celles qu'on garde des années , sans même s'en souvenir, sans jamais prendre garde à ce papier plié à l'ongle et fourré dans le portefeuille. Assez curieusement ils se sont empressés de prendre mes lacets et tout le reste sans se préoccuper de la photographie jaunissante. A la minute même du premier cliquetis délicat de serrure je l'ai découverte dans une poche. Surpris d'abord j'ai fini par l'installer bien en vue, en point de mire. Et contre toute attente ces silhouettes sont la meilleure compagnie que je pouvais souhaiter dans un moment pareil, cette petite mêlée joyeuse a quelque chose d'apaisant.


Kakis et barbus, authentiques héros de la révolution cubaine, mes francs camarades se tiennent debout devant le drapeau à l'étoile. c'est pour l'anonymat sans doute que j'ai conservé la photo jusqu'ici, pour leurs visages rayonnant d'inconnus mystérieux. Ils sont cinq, pas de Che ni de Fidel, juste des tigres brandissant leur kalachs, des hommes de main, des militants puant à plein nez, trempés de sueur et de boue, du fuel des camions bâchés qui les emportèrent victorieux jusqu'à La Havane. Ils sont ma petite fenêtre de cellule, ma justification, mon salut. Marthe n'y comprendrait rien, elle doit sangloter à cette heure, chialer comme la sale petite garce qu'elle est, chialer pour la galerie en espérant qu'on viendra s'attendrir sur sa tronche de reine du bal. Elle n'a jamais eu le moindre sens des responsabilités, ni une once de conscience. Quand je songe à elle c'est l'image grotesque d'une poule naine qui domine, une poule naine, avec une pleine cartouchière de préjugés, de fiel automatique; non c'est plus qu'une image, c'est comme un totem, un totem creu qui se serait fiché dans le sol pour souiller mon petit monde.



 

 

Par anton abo - Publié dans : Inédits
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