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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Jeudi 22 septembre 2005


L'auteur est devant la vague, tout petit, presque invisible mais nous le voyons, (l'image vaut ce qu'elle vaut mais pour qui connait la sensation du mur d'eau qui vous course, l'urgence du moment, cette peur là est assez proche au fond de la difficulté d'écrire, de tenir une histoire de bout en bout, toujours en surface, sans sombrer, sans se précipiter, à l'instinct et en rigueur.) Tant qu'il écrit il ne faut pas qu'il se retourne, le mur d'eau le talonne. Démesuré ? Machoires implacables et bouillon qui vont l'emporter. Minuscule ? Quasi invisible, un glacis, et c'est que le livre sera tombé dans l'oubli, mort-né, promis au pilon. Un bouquin qui fait se lever la vague, est un bouquin réussi. c'est aussi simple que celà.
Parce qu'il faudrait écrire à chaque fois aux auteurs après une lecture marquante, après le choc ou l'inertie de les avoir lu. Parce qu'ils en ont besoin de ce surcroît, de ce coup d'oeil pour leur expliquer un peu de ce qu'ils ont tenté de nous dire. L'indifférence, l'envie, l'amitié que nous lecteurs tenons pour leurs personnages embarqués ou paumés, la méprise où ils se tiennent aussi en croyant que travailler la matière, la rendre malléable, faire des actes d'un quidam une réalité tangible, évocatrice au moins est sans danger.

Il y a dans les bouquins de Benacquista une véracité qui transpire, comme s'il cherchait à nous persuader de sa prise au réel, de son ancrage dans le quotidien. Je pense le contraire même si le quatrième de couverture insiste sur les petits métiers de l'auteur, ouais il a vécu le gars, baroudé même et tel un Conrad urbain, affrontant les milieux mondains il a ramené de la tranche de vie, du vrai, du décor à la Trauner, pourquoi pas du roman social... non franchement c'est autrechose, cet auteur là rêve d'aller vers de l'éthéré, de la fluidité romantique, loin de la comédie de moeurs, il s'intéresse à l'intime, aime ses personnages, et plus encore se délecte de la fiction.
Pour "Sur mes lèvres" et "De battre mon coeur s'est arrêté" Scénario et adaptation de Benacquista, Jacques Audiard l'a bien saisi d'ailleurs ce minimalisme : au plus prêt des visages, dans leurs souffles, caméra scotchée, focale épousant le chemin de personnages qui dans l'urgence ne voient jamais loin, tentent avant tout de s'en sortir, pour qu'au final enfin la caméra prenne du champ, les laisse respirer, grandir hors-champ. Elle est là la morale de Benacquista, au bout de l'histoire, à la dernière page, les personnages sont libérés, inutile d'imaginer une suite. La vie reprend son cour. Un point c'est tout.
Dans "Malavita" il y a de celà, cette urgence, cette réalité qui colle aux semelles, le parrain seul condamné pour plusieurs vies à l'enfermement prend son temps, savoure, et on croirait retrouver les boss des "Affranchis" de Scorcese mitonnant leurs petits plats, pépères derrière les barreaux. Chez Benacquista c'est ainsi les personnages louchent en permanence vers un écran de cinéma.
Et au milieu de "Malavita" il y cette zone de transit, cet épisode en un chapitre qui fait toute l'histoire et résume tout le style de Benacquista, toute sa petite entreprise, un chapitre, le 5, comme un axe autour duquel le roman tourne, l'axe et son rebondissement que nous ne révèlerons pas ici. Mais pour un bon mot, le fil rouge sera un journal de lycée traversant l'Atlantique, passant entre toute les mains, un fils s'adresse à son père à quelques milliers de mètres d'altitude. Entre un passé qui s'apprête à rattraper cette famille d'italo-américain repentie réfugiée en Normandie, le présent qui taraude un jeune couple, et ces solitudes en ballade dans les aéroports internationaux, l'auteur par ce chapitre "goutte d'eau" va libérer son histoire et offrir de grandes pages d'émotion qui à elles seules rendent ce "Malavita" incontournable. Probablement le meilleur roman de Tonino Benacquista en bonification permanente. Respect. Belle vague.
PS: Deux très bons articles de l'express détaillent l'histoire et la biographie de l'auteur.

par abo publié dans : mandjaro.le-journal
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Mercredi 7 septembre 2005


medium_madadayo.jpg A Tokyo en 1943 le professeur Hyakken Uchida prend sa retraite de l'université pour se consacrer à l'écriture. Le vieux libertaire, ses disciples, sa femme dévouée, son chat, donnent à Kurosawa l'occasion de signer son film le plus léger, une forme de testament, d'ode à la vie. Philosophe de l'ironie dans une période de guerre, le maître toujours vénéré fait face à l'adversité, à la perte de sa maison, retranché sur l'essentiel, ceux qui l'aiment, une pensée acerbe, les vers de quelques poètes célébrant la nature. La disparition de son chat va seule le jeter dans un affreux désespoir. Mais encore et toujours avec tendresse Kurosawa dépeint le maître vieillissant dont on célèbre l'anniversaire en grand comité chaque année, occasion de s'entendre demander, "mahda-kai", que l'on traduira par un "étes-vous prêt ?" assez proche du "loup y es-tu ?" des jeux de cache-cache, auquel le maître répond inlassablement "Madadayo" "non, pas encore", ce "pas encore" du grand gamin qui refuse de vieillir et de cèder face à la mort qui patiente au bout du chemin. En temps de guerre et de perdition générale, alors que l'humiliation de la défaite et de l'occupation est à la mesure de la démesure faciste du japon expansionniste, le vieux professeur symbolise ce Japon de la constance, dans la simplicité et l'innocence, loin des parti pris, c'est cette même émotion que dans "Rhapsodie en Août" qui explorait la question de la culpabilité et du pardon entre les 2 ennemis d'hier japonais et américain. Ce film fut le dernier d'Akira Kurosawa, ultime pied de nez et petit joyau de légèreté. Cette année un autre film est venu pour confirmer que la veine aérienne nipponne n'était pas close, loin de là. The taste of tea d'Ishii Katsuhito est à l'image de ces maisons japonaises à l'ancienne, une succession de grandes pièces nues ouvertes sur le dehors. Et dans l'intimité d'une famille de joyeux allumés, entre lenteur et poésie permanente, la mère créant ses mangas, le père et l'hypnose, l'adolescent et ses amours progressifs, on s'attache au vieux pépé totalement déjanté, et à la petite dernière s'essayant à la métaphysique face à son double envahissant. medium_16389436149a2a5fcba0badec013bc57.jpg El Fernando ne s'étalera pas, parce que d'autre ont déjà parlé (et très bien) de ce petit chef d'oeuvre. Tout ce qu'il y aurait à en dire c'est que pour la première fois comme dans l'espace d'un haïku ramassé, un film ouvre une brèche sur la magie de la création elle même, et si on pouvait craindre que toute cette alliance hétéroclite, d'univers, de mondes intérieurs, de folie douce fasse "fondre le cerveau", c'est au final une aussi belle leçon qui nous est donné que celle du vieux maitre de Madadayo, une ode à la liberté traité par le composite, les effets spéciaux, la musique, les mangas, la danse, toutes ces formes qui finissent par s'allier parfaitement et former un tout cohérent et unique. Comme il en est de cette famille dans cette maison ouverte, alliance improbable de personnalités pleines et complexes sous le regard du doyen à l'oeil aiguisé. De la pudeur, de l'excès, bref de quoi nous tenir sans climax, sans manipulation scénaristique. S'il vous arrive de vous figer des heures face à une toile de Van Gogh ce film vous tiendra longtemps.

Mahda kaï ?

 
par anton abo publié dans : Chroniques
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