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  • Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.

Mardi 14 février 2006

Marthe et les barbus (extrait 5)

Dans la préparation du bouquet final, c’est la mise au point des détails qui me posa le plus de difficultés. Je savais très exactement ce qu’il me faudrait faire, de quel façon j’attirerai la proie dans le piège, mais un accessoire me manquait. Je mis plusieurs jours à décider quelle arme j’allais utiliser. Entre les armes blanches, les armes à feu il n’y avait au fond qu’une différence assez minime, la nécessité d’un parti pris esthétique. Une après-midi je fis le pied de grue devant la vitrine d’une armurerie Place de Bretagne. Les sabres ciselés, les pistolets à grenailles, les Opinel ou les pistolets à peinture pour guerriers du dimanche, il y avait l’embarras du choix. Mais il me fallait un instrument de précision capable de donner la mort sans faille, une arme disponible pour le premier venu, maniable par un novice. J’optais pour un couteau de chasse. La lame était large et dentelée sur le revers du tranchant, la poignée en plastique noir offrait une prise parfaite. Le vendeur sans doute d’une nature discrète évita soigneusement de me poser la moindre question, je ne pu m’empêcher de songer que c’était là la preuve d’un très grand professionnalisme.

 

Marthe ne m’avait pas affirmé être maquée à Spinetti, mais ma paranoïa bienveillante m’indiquait assez sûrement qu’ils devaient se fréquenter, au pire qu’ils s’étaient revus et gardaient contact. Passant outre la morale et mes résistance pacifiques je devais rester résolu. Je gardais mon idée première de provoquer un rendez-vous entre les deux tourtereaux. Du côté de Paimpont, en bordure de la forêt domaniale que j’aimais par dessus tout arpenter aux premiers jours de l’automne, j’avais repéré toute une zone en friche, déserte, délaissée aux lapins sauvages. Suffisamment en retrait des routes fréquentées, au bout d’un chemin de terre, une ancienne cahute cimentée à l’abandon se dressait sous la coupe franche des arbres jaunes. A deux pas une fosse à lisier à ciel ouvert, couverte d’une mousse fluorescente, dégageait des petits pets nauséeux si on s’amusait à y jeter des pierres. Le tableau était complet, un rien fantomatique et suffisamment sordide pour servir de décor à la mise à mort. Mais comment attirer Spinetti en ce lieu ? A moins de l’enlever, de le garder dans le coffre d’un véhicule de Paris à ce petit coin de campagne, raisonnablement c’était trop me demander et ça n’était pas sans risque. Je voulais réussir, aller au bout, il fallait qu’entre la disparition de Spinetti et l’heureuse conclusion peu d’heures s’écoulent. J’abandonnais mon idée aussi vite que je l’avais adoptée mais conservait la certitude qu’il me faudrait l’enlever.

Une semaine de préparation supplémentaire me fut nécessaire, je dus remonter sur Paris à contre cœur pour y reconnaître un lieu adéquat. Je m’installais dans un hôtel huppé de la rive gauche.

Ma chambre au Balzac possédait tout le confort des turnes luxueuses pour touristes avides, à deux pas des Champs Elysées et de la médiocre effervescence de la capitale au mois de mars. Le reste fut une affaire d’exploration des sites les plus immondes de la banlieue nord, entre les grands bat, les plaines boueuses et la sinistre grisaille des bouges à prolo exténués.

Assez curieusement je trouvais mon bonheur là où rien ne laissait le présager. Dans le parc en dénivelé du Bas-Montreuil, à deux pas des habitations mignonnettes et des squats pour artistes en quête de reconnaissance. Idéal arrière-plan pour la bluette romantique que j’avais prévu de mettre en scène, ce 7 mars, jour de mardi-gras, jour où les fous prenaient le pouvoir, où les puissants chutaient de leur piédestal.

 

 

Marthe reçut le petit carton d’invitation par porteur la veille au soir. Pour m’assurer qu’elle céderait j’avais commandé un énorme bouquet d’iris, ses fleurs préférées, elle les adorait tendues et gracieuses comme des cous de flamands roses. J’avais la certitude qu’elle tomberait immédiatement raide de bonheur en découvrant avec quel romantisme, quelle justesse Spinetti pouvait se mettre aussi facilement à nu. Le petit mot proposait un rendez-vous privé, « Ma très chère… »,« Je suis impatient de vous revoir » , toutes les formules adéquates étaient concentrées sur le petit bristol, jusqu’à la signature, l’auguste signature imitée de Spinetti la vedette. « J’habite une modeste villa à Montreuil, je viendrais vous chercher sur la grand place Croix de Chavaux vers 22 heures ». L’heure posait assurément un problème, mais je n’avais guère le choix, Spinetti ne sortait du studio que vers 21 heures ; Techniquement il me fallait le temps de voler un taxi, de récupérer Spinetti, de l’assommer, de l’emballer dans le coffre. Et ensuite aussi vite que possible de me rendre à la station de métro Croix de Chavaux pour 22 heures. C’était faisable. Je rencontrais néanmoins quelques problèmes annexes quand au déguisement à adopter pour que ma douce et la victime ne me reconnaissent point ; Pour cause de carnaval les magasins de farces et attrapes avaient été dévalisé. La vieille femme derrière son comptoir, stoïque au milieu du foutoir, de ses accessoires en latex et autres pétards rouges, constatant mon désarroi me souffla une idée pour ma soirée déguisée : Je ferais un admirable rasta antillais à dread-locks. Une perruque, une paire de lunette, ma peau de sucre roux et le tour serait joué. Je lui demandais d’ajouter deux à trois rouleaux de chatterton à mon petit colis, et comme la chance était avec moi, il en restait, la petite boutique faisait aussi droguerie.

Je passais la nuit entière, nuit du 6 mars précédant l’accomplissement de mon forfait en me remémorant mon plan d’attaque, tapis sous les grands arbres du parc, incapable de trouver le sommeil. Sur mon banc, prêt de l’aire de jeu et son immense toboggan longiligne pour enfants intrépides, il m’apparut que je n’avais rien omis, que tout était parfaitement calculé. Infailliblement, j’étais prêt. Le couteau dans son étui pesait lourdement dans mon petit baise-en-ville au cuir passé, la perruque synthétique formait une boule chaude contre mon ventre, je remontais un peu plus encore la fermeture de mon blouson. Un oiseau de nuit chantonnait lugubrement en haut d’un peuplier. Ce fut une nuit de lune noire sans vent, sans nuage, ma première nuit blanche en pleine nature depuis des années. A l’aide d’une lampe de poche je déchiffrais la chronologie des événements que j’avais griffonné à la hâte sur une page blanche. C’était la page de garde d’un bouquin à dix balles achetées dans une bouquinerie du centre de Montreuil. « Le voyage à motocyclette » d’Ernesto Guevara, un écrit de jeunesse bien avant son journal de Bolivie, cette lecture m’arracha quelques larmes lorsque je constatais qu’on y citait le nom de ma mère dans la chronologie des instants précieux du Che.

A lire et relire l’initiation progressive du jeune homme à la réalité latino-américaine, à l’exploitation des natifs, peu à peu je repérais les nombreux points communs nous unissant. J’y trouvais la force qui aurait pu me manquer, j’y trouvais la foi. Et l’idée me vint que lorsque tout cela serait terminé il me faudrait mettre mon acte au crédit de cette même vision utopique qui avaient animé les barbus. Non d’une simple crise de jalousie meurtrière. Je rédigeais alors un brouillon de la lettre de revendication à expédier aux flics dans les heures qui suivrait l’attentat. Nicklaus et les barbus, ça sonnait bien, mon cœur s’emplit aussitôt d’un immense réconfort devant ce soutien historique.

Comme j’en étais aux justifications, il m’apparut soudain que j’avais omis d’envisager le pire. Dans l’hypothèse de la perte éventuelle de mes moyens, si Spinetti en réchappait, qu’y aurait-il entre moi et la vérité ? Rien, sinon la nécessité de crever dignement après ce nouvel échec.

On connaît les nuits blanches des généraux avant les batailles. Et bien, à la tête de ma petite armée virtuelle je vivais une manifestation d’angoisse proportionnelle à la tension d’une guerre aux enjeux démesurés. Mais l’enjeu, cette fois, c’était rien moins que ma vie. J’allais tuer pour la première fois. Mais il y a des morts qui se justifient, des meurtres qui à eux seuls sont un cri. Personne ne l’avoue, mais pour paraphraser le plus benêt des proverbes je savais que tuer c’est mourir un peu. Comme une immolation volontaire mon acte aurait un sens. Après avoir accompli ce sacrifice je ne serais plus jamais le même, je ne serais plus moi-même. Je me voyais en un sens forcé d’atteindre à la parole de ce qui est immobile. Parler comme une pierre. Brutalement, dans le fracas. C’est la révolte de l’inerte que je visais, une véritable abomination. J’allais déranger la platitude du destin.

 

 

Rien ni personne n’aurait pu me stopper. Je choisissais un taxi dans le 7éme arrondissement, non loin de l’esplanade ou se trouvait l’immeuble de France 2. La voiture était une Volkswagen, une belle berline métallisée et le chauffeur un petit homme chétif à moustache. Après l’avoir appelé, il me faudrait le forcer à sortir de son véhicule, cette évidence ne m’était apparu que quelques minutes avant 20 heures. Au prix d’un parcours épique j’étais parvenu à dénicher une maroquinerie ouverte et j’y avais fait l’acquisition d’une énorme valise à roulette.

Le chauffeur est descendu, je le colle de prêt, il me regarde à peine, ouvre son coffre, et tandis qu’il soulève la valise vide avec une mou de surprise, je glisse sous ses yeux le métal de la grande lame. Il lève la tête sans bien comprendre ce que je veux. Le temps de lui arracher les clefs, de claquer le coffre et déjà je suis au volant, les pneu crissent comme dans un mauvais film mais c’est totalement indépendant de ma volonté. Ce genre de cylindré réagit dès qu’on effleure l’accélérateur. Je m’éloigne, par le rétroviseur extérieur, j’aperçois le petit homme, il est debout, toujours, sur le trottoir ma valise à la main, incrédule au milieu des passants. Reste là abruti ! ne bouge pas, je te la ramène dans deux à trois heures !

Et maintenant Direction Spinetti. Avant de me présenter devant l’immeuble, je fais une pose dans une ruelle, histoire d’enfiler mon déguisement. Penché sur la banquette j’enfile la perruque. Un gamin s’est arrêté, intrigué, il a de la peine à tenir sur ses patins à roulettes mais ma petite transformation semble l’intéresser. Je lui souris, il chute soudain. J’ai une tronche ridicule, l’air d’un imbécile, j’effraie le premier gosse venu, mais au moins je suis méconnaissable.

J’agis comme si c’était un jeu, je n’ai pas calculé, j’espère seulement que cette naïveté me préservera de la peur d’aller au bout.

Spinetti est un grand monsieur. J’ai garé mon taxi dans un angle . Et c’est lui là-bas dans ce grand manteau doublé, c’est lui cette silhouette qui file et marche vite, je démarre en trombe, il me fait un signe et la bête entre dans la boîte. En taximan consciencieux, je mise tout sur ma discrétion. Malgré mon accoutrement ridicule de rasta pouilleux, j’ai de la classe au volant de cette voiture, elle me plaît. C’est mon petit vaisseau silencieux, mon aéronef de tueur. Ca n’est pas juste un outil, elle est une extension de ma volonté triomphante. J’ai coupé la radio, je circule à deux à l’heure, il reste que le vent s’est levé, que c’est fait. Je ne peux plus reculer. Je n’ai aucune idée de l’endroit où se trouve cette Rue de La pompe où il se rend, je sais seulement qu’il me faut attraper le périphérique et filer vers l’est. Par chance Spinetti se fout totalement de la direction que je prends, il est là, avachi sur la banquette, le nez sans sa petite sacoche de star. De fait il a baissé sa garde. Comment se douterait-il de ce qui se prépare ? Un homme si prêt de la mort et si sûr de lui, c’est une merveille que la vie lorsqu’elle flirte avec les surprises .

« Je suis crevé »

A priori il ne m’adresse pas la parole, c’est un constat à voix haute.

« Vous ne mettez pas le compteur ? »

Je réalise soudain qu’il me faut prendre un accent. Ridicule forcément : quelque chose comme une chaleur créole mâtinée de l’intonation wallonne. Mais Paris est le lieu des curiosités cosmopolites. Il en faudrait bien plus pour alerter un Spinetti.

- Si, si… Mais j’ai du mal avec l’électronique dans cette voiture, elle est toute neuve, tout juste sortie du garage. Tout en gardant un œil sur la route je fais mine de trifouiller le compteur aux chiffres rouges.

- Du moment que vous n’essayez pas de m’arnaquer, ça ne pose aucun problème.

- Monsieur, j’oserais jamais faire une chose pareille, je suis l’honnêteté incarnée, y’a que comme ça qu’on réussit dans la vie. Mon vieux père disait toujours que les malhonnêtes y finissent par mourir plein de regrets…

Spinetti m’a lancé un regard en cisaille dans l’espace étroit du rétroviseur, c’est un regard plein de mépris, légèrement rieur, comme le signe que ce petit échange de civilités populaire n’ira pas plus loin. Il n’est pas du genre à faire des phrases hors plateau.

Je file vers Porte d’Orléans, et je suis calme, étrangement calme. Si rien ne se passe d’ici à la station de taxi tout ira comme sur des roulettes.

« Ca, c’est que j’appelle une idée à la con »

Je sursaute, mais non, fausse alerte encore, Spinetti parle au téléphone.

« C’est une vraie mauvaise idée. Qu’est-ce que tu veux que ça lui foute la lumière tamisée ? Cet abruti n’a aucun goût, il ne reconnaîtrait pas sa droite de sa gauche… ».

J’ai dans l’idée de m’arrêter et de le forcer à monter à mes côtés, au milieu des taxis, l’affaire devrait rouler, il fait bien nuit maintenant. Un petit bip distinct m’indique que Spinetti a raccroché.

- Mais qu’est-ce que c’est que cette route que vous prenez ?

Tout de même, il y vient…

- Je débute monsieur, excusez moi si c’est un peu plus long…

- Mais abruti, c’est le 15éme, ça va pas du tout ça ! On est à l’opposé !

Ca y est, il se sent traqué. J’enclenche la fermeture centrale des portes. Je pousse les rapports, on va trop vite pour qu’il saute à présent.

- Qu’est-ce que tu fous ?

- Je vais demander aux collègues.

- C’est pas possible d’être aussi con ! Fais demi-tour !

Je m’y refuse, Spinetti est en train de réaliser que quelque chose ne va pas.

- Bon, arrête toi là, je vais prendre un autre taxi, on m’attend nom de dieu ! Jamais vu un abruti pareil !

Je me suis garé, sans me démonter je me penche sur la boite à gants tandis qu’il tente désespérément d’ouvrir sa portière.

- A quoi tu joues connard !

Et me voilà qui me tourne lentement, le couteau à la main. Spinetti s’étrangle. Ses yeux clairs transpirent la trouille.

- Joyeux carnaval Spinetti ! Tiens toi bien sagement et tout ira pour le mieux.

- Qu’est-ce que vous voulez ? Son joli timbre de voix n’est plus qu’un pâle souvenir, il chevrote, il geint.

- Je veux que tu montes à mes côtés mon vieux. Et sans geste brusque, sinon cette jolie lame viendra taquiner ta trachée.

- C’est quoi ce délire ? Prenez tout mon liquide…

- Allez Hop, on escalade et on ferme sa gueule !

Spinetti, non sans difficulté, se tort entre les sièges, il me regarde effaré.

- Garde bien tes mains en vue, je ne voudrais pas qu’il arrive un accident. Ta petite personne est précieuse.

C’est un vrai plaisir de le voir m’obéir au doigt et à l’œil, il suffisait de peu en fait pour lui enlever de sa superbe. Il me dévisage, et un sentiment curieux me vient soudain, ce con là me ressemble, mêmes cheveux fins toujours noirs, même visage profilé comme taillé dans une arrête.

- Quel âge tu as ?

- Hein ?

- Ton âge petit homme. Le méchant te demande ton âge.

- 48.

Il est décidément penaud, je dois dire que je me serais attendu à un peu plus de résistance.

- Ca fait que t’es né en 52, dans ces eaux là.

- Oui.

- T’as de la brioche quand même, je me penche brusquement en avant, il se fige. Je renifle la flanelle distinguée de son manteau comme un porc traque la truffe.

- Qu’est-ce que vous voulez ?

- C’est du cachemire ?

- De l’alpaga.

- On m’a dit que c’était un genre de lama sauvage. C’est pas une espèce en voie de disparition cette bestiole ?

- Je…

- Non, laisse tomber, c’était pas une question. Allez les mains dans le dos maintenant mon petit siamois !

La rue s’agite mais personne ne s’occupe de ce taxi arrêté là. Des taxis à l’arrêt, des taxis en mouvement, ce genre de chose ça arrive tout le temps dans cette ville. Les badauds ont la tête ailleurs, tout le monde se dépêche de rentrer chez soi.

- T’avise pas de gueuler ! Je suis désolé de gâcher ton dîner d’affaire, mais on a un rendez-vous de la plus haute importance qui nous attend. Les mains dans le dos allez !

C’est assez difficile mais d’un geste rapide je lie ses poignets à l’aide du chatterton. Ca m’a l’air douloureux. Sans plus d’égard pour ses mimines aux ongles soignés j’emballe sa grosse montre dans le paquet marron.

« Hop ! Allez on se retourne et on présente la papatte au monsieur. »

Ca, c’est ce qu’on peut appeler un effet de style, je me suis rappeler soudain des jolis bas transparents du Spinetti. Un seul fera l’affaire.

« On enlève sa chaussure sans s’aider des mains. » Spinetti semble prêt à tout accepter dorénavant. Je dois le seconder, l’imbécile me regarde sans paraître me comprendre. Finalement c’est à moi seul de retirer sa chaussette de pingouin. Il a le pied bronzé, décidément les présentateurs télés ne font rien comme tout le monde.

« On revient de vacances, laisse moi deviner. Tahiti ? Les Maldives ? » J’ai formé une petite boule compacte avec son bas. J’espère qu’il sait respirer par le nez.

La petite chaussette en boule s’ajuste parfaitement à la cavité buccale de l’otage. Un peu de mon scotch de professionnel complète le bâillon.

- Allez, assez palabré ! Je te mets ta ceinture et en route. Tu devrais rester calme maintenant. Hoche la tête si tu es d’accord.

medium_the_last_sun_b.jpgSes yeux, il n’a plus que les yeux pour s’exprimer, c’est assez amusant. Mais j’ai tout le temps de me distraire de sa compagnie. Le moteur de la berline obéit sans heurts. Quelle merveille de précision tout de même la technologie teutonne… La circulation est fluide et aisée sur le périph. Spinetti est immobile, garrotté par la ceinture de sécurité. Je vais d’un cœur léger. Pour un peu je siffloterais mais aucun air ne me vient. Nous sommes en route pour la porte de la gloire, paré pour le grand passage au royaume des illusions perdues. La roue de sa fortune a tourné, et Spinetti ne pourra plus se racheter désormais.

 

Nous arrivâmes peu avant dix heures à l’entrée déserte du grand parc. Ce qui m’avait plu d’entrée en ce lieu c’était cette absence de barrières, cette totale ouverture sur la rue, comme une bouffée d’air pur s’insinuant en pleine ville, un parc libre d’accès. J’ai fini d’emballer le Spinetti, en prenant bien garde à lui laisser l’espace d’agiter les pieds. Dans un instant il sera dans le coffre. Ses narines sont dilatées comme celles d’un sniffeur de colle. Il a les yeux écarquillés, un peu de sueur perle à son front. Et il ne semble pas m’avoir reconnu. Ce qui saute aux yeux c’est son incrédulité d’homme tronc, il ne comprend toujours pas la raison d’une tel férocité chez ce rasta quinquagénaire. Je suis persuadé que dans sa petite tête une multitude de théories rassurantes livrent un âpre combat à la peur qui le noue.

Sans même me servir de la menace du couteau je le menais tout droit dans la gueule béante du grand coffre, sa sacoche en guise d’édredon. Il résista un peu, sautillant sur place pour me distraire mais d’un brusque coup dans les côtes je su me montrer convaincant. Je venais de l’aider à basculer vers arrière, il était là en position fœtale, comme un joli petit paquet cadeau, les yeux révulsés, gonflé et cramoisi du visage, éprouvant toute la peine du monde à inspirer. Et je n’éprouvais rien, pas le moindre sentiment. Aussi froid que la mort menant son œuvre Nicklaus la brute, Nicklaus le vengeur venait d’atteindre au détachement suprême.

 

Marthe sort tout juste de la bouche de métro. Elle regarde alentours, ses petits yeux perçants scrutent chacune des voitures qui s’approche ou ralentit à proximité du trottoir. D’un bref appel de phares j’attire son attention puis roulant au pas me gare à sa hauteur.

« Salut ma belle, se’vice exp’ess ca’osse à toute heure ! » Cette fois j’ai délaissé l’accent belge pour un authentique parlé « Petit nègre ». J’en aurais honte si ce n’était pour la bonne cause. Sévices à toute heure. C’était bien trouvé ce petit truc là !

- Monsieur Spinetti m’envoie, j’espère que je ne vous ai pas fait attendre.

- J’arrive juste.

Elle ne me laisse pas le temps de descendre lui ouvrir, elle grimpe.

- Monsieur Spinetti a insisté pour que je prenne bien soin de vous. Agis comme si tu devais accompagner ta propre sœur, y m’a dit. C’est beaucoup d’honneur, même si ma défunte sœur nous a quitté l’année dernière.

- Désolé pour vous.

- Oh ! Faut pas !

Non, faut vraiment pas. C’est fini tout ça. Terminé d’être désolé pour moi. On va remettre les pendules à l’heure, on va voir jusqu’où il peut aller le bâtard estampillé SPA.

- Je m’appelle Melvin

- Et bien, bonsoir Melvin.

Elle ne me reconnaîtra pas, en lévitation sur son petit nuage elle sourit. Hébétude de l’amour sans risque. Le visage de Marthe capte et absorbe la lumière sous chaque lampadaire, je ralentis dès que nous sortons de l’ombre et l’épie dans le petit miroir. Sa bouche montre les dents du côté droit, elle regarde dehors. C’est la petite fille en route pour le pays des fées, à bien y regarder il semble qu’elle se soit épilé les sourcils, que leur courbe ait changé de direction. Ces fines virgules bleutées ajoutent un peu de dureté à son regard humide. Je suis loin de subir toute bouffée mélancolique, je ne perdrai pas mes moyens cette fois.

Elle n’est pas là, cette femme dans mon dos n’est qu’un souvenir importé du passé. Cette Marthe là pour Nicklaus n’est que l’image qui motivera la complète réussite. Sur la banquette arrière se tient la futur spectatrice du spectacle, l’unique privilégiée conviée à ce grand bal. Et elle me paraît étrangère, aussi parfaitement étrangère qu’un personne à qui on s’apprête à faire mal. Je la contemple et elle est comme transparente, à travers elle je vois mon joli paquet ficelé qui rampe, souffre, ravale ses cris. Spinetti et moi sommes de toutes façons les sacrifiés de cette histoire, deux fantômes issus du malstrom sentimental couvé par Marthe cette dernière année. La leçon que je m’apprête à lui servir : le sacrifice et la présentation du cadavre aux enfers vont à jamais modifié sa vision épileptique du monde. Marthe et ses futilités vont entrer en collision avec la dure loi naturelle. Qu’elle a violé allègrement chaque seconde depuis sa naissance, qu’elle a piétiné aussi sûrement qu’elle ne croit en rien.

 

Marthe refusa de me croire lorsque je lui annonçais que la villa de Spinetti se trouvait là-haut, sur la butte. Elle consentit à sortir du taxi, mais pour s’y adosser aussitôt, perplexe, l’œil dans le vague, n’entrevoyant rien que la voûte sombre et inquiétante des arbres tout au long de la pente. Ce court silence me laissa loisir de m’approcher du coffre. Je l’ouvrais sans trop de peine, l’otage s’était calé bien au fond, et émettait toute une série de son bizarres, entre gémissements et crise de rage. Son corps était lourd et offrait peu de prises, en y ajoutant cette dynamique de ver de terre à l’agonie il devenait inutilisable. Je dus cette fois encore le menacer de ma lame pour obtenir son attention. Je hissais difficilement sa lourde masse hors du coffre, mais je m’étais surestimé, son corps chuta lourdement au sol.

A SUIVRE

par abo publié dans : Inédits
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Vendredi 3 février 2006

vendredi, 03 février 2006

Marthe et les barbus (extrait 4)

 

 

medium_24.jpg

Le chant du cygne. Nicklaus perd la main définitivement

 

 

Oui, nous nous étions revus même si je m’étais interdit de la harceler chaque foutue journée qui suivit le carnage télévisuel. Dans les premiers temps je désirais plus que tout me refuser à cette faiblesse coupable. J’attendais, prostré, enfermé dans mon petit appartement que l’hiver veuille bien finir, mais suivant la tempête qui devait dévaster les forêt en décembre 99, janvier et février apportèrent leur lot de température glaciales, de pluies infinies, de crues et de déluge. La nature s’était mêlée de ma confusion en posant une chape de plomb sur le pays tout entier.

Je n’en étais pas à ma première expérimentation de la solitude, ni à ma première séparation. Mais cette fois la rupture touchait ma vie toute entière, mes raisons de croire, mes motivations. J’avais d’un coup perdu des raisons de me lever le matin, de soigner ma mise, de rester socialisé. Les médecins vous diront que ce sont là les symptômes évident de la dépression nerveuse. Je n’étais pas dépressif, j’étais mort, aussi mort que Bambi tombé sous les balles du chasseur.

Contre toute attente elle fit le geste de me ressusciter, de relancer la machine. Elle le fit à sa manière, sans gentillesse excessive, mais la manière est à mettre sur le compte de sa jeunesse, de la cruauté et du cynisme qui caractérisent cet âge. D’après ce que j’avais compris elle détestait terminer une relation sur un malentendu, à mon humble avis elle voulait seulement s’assurer que j’avais bien retenu la leçon, que je ne mijotais pas un plan odieux dans la droite ligne de ma charge désespérée contre la télévision publique. Elle était restée sur Rennes, continuait d’étudier bien sagement, elle avait, comme on dit, tourner la page. Et tandis que je me morfondais, elle était là, bien vivante, à quelques rues de chez moi.

 

 

C’était une crêperie à l’entrée du vieux Rennes, mon choix en fait. Non loin des portes Mordelaises où pour la première fois ma bouche avait tété la sienne. La crêperie des Portes était pleine comme à l’habitude à l’heure du déjeuner. Avant même d’avoir passer commandes, l’affrontement avait commencé, je redoutais que les choses se passent ainsi, j’espérais même secrètement qu’elle arriverait avec un sourire, comme au lendemain d’une bonne blague : « Alors tu y as cru ? » Mais elle était remontée comme une machine de guerre, couverte d’un vieux pull kaki, les cheveux défaits et le visage creusé. Elle avait changé et je ne voyais aucune façon de le lui dire sans qu’elle prenne cela pour une nouvelle agression.

  • - Et pourquoi tous ces mensonges ?
  • - Quels mensonges ?
  • - Tu me dégoûtes quand tu joues l’innocent… Tu sais très bien de quoi je veux parler. Ton âge, ton boulot, tu pensais réellement que j’avais gobé ces conneries comme une petite fille sage.
  • - C’est ce que tu es non ? La gentille fifille à son papa…
  • - Abruti !

Je crû qu’elle allait décamper sur le champ mais elle semblait décider à poursuivre.

  • - Mon petit dédé je peux te dire que ton prénom te va à ravir, un prénom de vieil aigri qui court après sa vie en semant la merde sur son passage. Je crois que tu es en âge de comprendre ces choses là, tu as même deux fois l’âge de comprendre. Tu es bon pour la SPA maintenant, je parie que tu n’as rien fait de tes dernières semaines, même pas chercher à rebondir… Tu vas puer le chien André, tu vas goûter du chenil et c’est tout ce que tu mérites. Je ne serais plus là pour nettoyer ta niche ou supporter tes saillies de début de mois !
C’était on ne peux plus mesquin, je me levais d’un coup puis me rassis dans la foulée, ne sachant plus très bien s’il valait mieux rester l’écouter me maudire ou filer sans demander mon reste. Une observation rapide et discrète des tables alentours me fit préférer la position assise. Dans le faible éclairage de la petite salle, nous devinions à grand peine le contenu de nos assiettes, j’avais perdu tout appétit . Le milieu de la journée avait été atteint péniblement, aussitôt noirci par la croûte sombre du ciel. L’orage était en train de recouvrir toute la ville et Marthe sous mes yeux, comme métamorphosée, explosait d’un mépris que plus rien ne justifiait.
  • - En gros, tu veux tâter du présentateur télé, c’est le seul qui manque à ta panoplie. J’imagine que ça met tes parents en joie ce petit virage à 180°, ça doit les enchanter de se séparer du gendre sans blason, du minable fonctionnaire. Ca reste plus dans leurs cordes le beau con en prime-time ! Celui-là au moins il saura sucer son os, faire le dos rond en temps et en heure…
  • - Laisse mes parents en dehors de ça tu veux ! C’est peut-être la meilleure occasion que j’ai trouvée de ma réhabiliter à leurs yeux. Tu ne peux pas imaginer le nombre de sacrifices qu’il m’a fallu faire…

A cet instant précis se produisit une sorte de miracle comme il s’en produit peu à l’heure ou tout s’oppose. La pénombre se fit plus pesante, plus intime encore, les petites lampes sur chaque table baissèrent d’intensité jusqu’au noir complet. A la table du fond six crêpes au grand Marnier s’allumèrent simultanément, et comme un cercle de flambeaux sur une grosse tête de bois, la couronne orange et bleutée commença de danser suivant les courants d’air minuscules de passage dans la vieille bâtisse.

Marthe s’était calmée, je le su dans l’instant. Le charmant spectacle aurait attendri n’importe quel viande. Mais son œil humide trahissait une langueur dont je ne serais jamais plus le complice. Ca tournait à l’obsession : Spinetti encore, en Italien ça devait vouloir dire quelque chose comme épineux ou l’épine… Songer que cette petite incision, ce misérable avait provoqué de tels effets ! Songer qu’elle aurait sa place, compressée au milieu des admiratrices du Spinetti chaud, entre les vieilles aux cheveux mauves et les kéké en bermuda ! Tous à réclamer le roucoulant pigeon, Spinetti, vigoureux comme un virus, pétomane oeucuménique en mission, tout couvert de foutre et de paillette, s’apprêtant à ensemencer toutes ces froides bigotes en col Claudine ! ! !

  • - Peut-être que tu n’es pas exactement celui qu’il me fallait…

Admirable, c’était admirable ! Cette façon soudaine de faire mine après m’avoir jeté les pires choses à la gueule. Quel art ! ce chuchotement dans une infini douceur, alors que là haut sous son crâne c’était un royaume corrompu. Derrière ce leurre se cachait sa force, elle savait très exactement l’effet dévastateur que pouvait avoir sur mon équilibre et ma fermeté ce genre de stratagème, de fantaisie érotique… Elle ouvrit les mains comme en un geste d’offrande, et ses longs doigts si fins oscillant sous mes yeux commencèrent de glisser lentement vers mon visage, avançant par à coups puis comme une onde…

  • - Non ! STOP !

J’avais crié, suffisamment fort pour que l’aile droite du restaurant remarque à quel point je savais monter dans les aigus. Maudite chienne enfanté d’un démon ! Ne crois pas que tu me posséderas si aisément. Nul ne baisera Nicklaus aujourd’hui ni tous les jours qui vont suivre ! J’avais réagi au quart de tour :

  • - Arrête ça tout de suite ! J’aime autant quand tu parles tout net.
  • - Ne te fâche pas, ça n’en vaut plus la peine. Après tout le tort me revient plus qu’à toi, j’ai agi comme une vraie débile. J’aurai du te parler depuis si longtemps. Je refusais de le voir alors que c’était là : le doute, tout ce doute. Pour t’aimer il aurait fallu que je trouve une raison, et même aujourd’hui il n’y en a aucune…

La situation était on ne peut plus simple, c’était mon chant du cygne.

Je voyais comme au travers elle. L’heure des sucreries, des mots acidulés avait sonné, annonçant la fin prochaine de la discussion, la suspension définitive. Elle cherchait à me déculpabiliser, à s’esquiver sans plus de heurts. Il n’y eut pas de cris. Une averse froide s’abattit sur moi, une cascade de glace me figea dans tous mes membres, mon cœur lui-même parut se ralentir piégé dans le sarcophage. Et je fus certain dans l’instant que cet état s’était abattu pour toujours. Une glaciation durait plus longtemps qu’une vie d’homme et Marthe venait de m’expédier à perpétuité sur un astre froid, un Cayenne inverti pour amants délaissés. Dans cet enfermement, dans la banqueroute aucune alternative. Elle me rejetait et du même coup me forçait à la haïr, à l’aimer, à la torturer comme un remords coagulé. Je lui ferais regretter mon amour pour elle.

C’est en ce lieu que l’idée me vint. Le cul endolori par trois heures de mise en faillite, là, seul, puisqu’elle avait quitter le ring, devant mon cidre tiède, un mégot éteint à la bouche. Je sentis soudainement le poids de la vie sur mon beau front joliment dégarni. Cinquante ans et rien au bout de la laisse, rien, pas un coup d’éclat, pas une réussite, des années de labeur, le sentiment d’avoir été inutile comme unique sensation. Si mon père me voyait… Si le Che me voyait…medium_village-fruits.jpg

La tasse à café me parut ridiculement petite auprès du verre à Cognac. La serveuse, toute pleine de gestes plus inutiles les uns que les autres s’éloignait dans ses petits souliers, les clients des tables voisines fuyaient mes regards, je devais afficher une tristesse inconsolable. Maintenant, me dis-je, maintenant ils vont m’éviter plus qu’avant, ce sera pire encore. Il faut ! Il faut qu’on se souvienne de moi ! Que le nom de Nicklaus reste gravé dans leurs petits crânes de piafs à jamais!

Ainsi germa le fruit fécond de la vengeance.

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Mercredi 1 février 2006

medium_che.3.jpg






























- Je vous ai dit que mon père était médecin ?

- C’est, si je compte bien, la troisième fois qu’on aborde l’histoire de votre père.

- Justement, ça ne vous fera pas plus de mal. Il faut comprendre la genèse de mon acte pour évaluer à quel point c’est finement réfléchi…

- Votre père a visiblement beaucoup influencé vos choix, mais il n’a pas manié le couteau…

- Mais il a fait pire que ça malheureux ! Il m’a élevé !

Pour le coup il m’avait énervé. C’était hallucinant le côté «petit » de ce poulet, cette volonté de ne pas voir ce qui sautait au yeux !
« Mon père était un très grand médecin, une sommité comme on dit dans ces milieux là, sans doute un peu trop porté sur les boissons fortes, mais tout génie a sa part d’ombre, n’est ce pas ? »

Peine perdue. Ils me regardaient sans réaction, toute la misère du monde semblait peser sur leurs frêles épaules.

Et pourtant, quoi qu’ils daignent en penser, mon père avait été un homme admirable. Il circulait depuis dix ans environ à travers toute l’Amérique du sud quand il rencontra celle qui allait devenir ma mère. Dix ans. D’université en université, du Chili au Brésil, des Andes à la côte atlantique, une bougeotte incurable, une manie familiale. En 48 à Lima, il officiait à l’université péruvienne, entouré de chercheurs de tous horizons, de barbouzes de la cellule, d’apôtre du microscope ; Cette année là fut pour lui celle de toutes les réussites. Un virus encombrant, une variante du Choléra germait allègrement dans l’eau courante de Trujillo décimant les Incas entassés aux portes de la ville. Nicklaus père même s’il se révéla incapable de soigner cette saloperie, parvint tout de même à l’identifier, lui donnant son nom. Il existe bel et bien encore aujourd’hui un virus dit : « De Nicklaus » dont les ravages ont néanmoins cessé. Ma consolation étant que la postérité retiendra le lègue de mon père à l’humanité, son court passage sur cette planète, quelque part entre Nickel et Nicobar dans le Larousse.

Il y avait cette étudiante à la Fac : Hilda, une belle indienne, ce genre de femme aux cils démesurément longs, farouchement révolutionnaire sous son maquillage de jeune fille . Mon père s’enticha d’elle. C’était à cette époque l’une de ses grandes occupations : la séduction forcenée de jeunes filles avides de liberté. Avec Hilda pourtant, l’affaire prit immédiatement un tour nettement plus sérieux. Et c’est ainsi que je vins, fruit de l ‘amour hors mariage. Mon entrée en scène coïncidant curieusement avec le début de la fin pour mon père. Enceinte jusqu’aux yeux, Hilda continuait pourtant de participer aux réunions de l’APRA, une officine populaire et révolutionnaire qui visait rien moins que la libération entière du continent des mains des Américains et de l’élite. Mon père ne vit rien venir, trop heureux du tour admirable que prenaient les choses, le périmètre de ses préoccupations s’arrêtait à ma petite personne, j’étais son agréable souci : un fils enfin, porteur de toutes les promesses. Seulement, ses œillères lui cachèrent l’effervescence politique où baignait ma mère, car la lutte de l’APRA devait prendre un tour résolument radical dans l’année qui suivit. Hilda traquée pour un coup de force désespéré contre une caserne de l’armée régulière fut contrainte au départ. Mon père n’écoutant que son courage considéra sur l’heure que son devoir était de l’aider et de la seconder dans ce coup dur, ce fut une manière pour lui de révéler son côté partisan jusqu’alors insoupçonné de tous. Nous traversâmes la frontière avec l’Equateur puis le pays tout entier avec une facilité déconcertante. J’avais un an à peine à l’époque et je dois avouer que ce périple ne me laisse aujourd’hui aucun souvenir notable. Tout le continent était gangrené jusqu’à la moelle, déjà, entre délation, sédition, manœuvre de la CIA et des grandes compagnies agro-alimentaire. Mon père s’arrangea pour qu’à Salinas un bateau nous embarque pour le Guatemala, îlot de résistance sur toute la zone. Et là commencèrent les véritables emmerdes. Installé comme simple généraliste à Guatemala City dans les années qui suivirent il s’occupa seul de mon cas, Hilda œuvrait elle au sein de groupes de réfugiés politiquement enragés où, cubains, péruviens et autres révolutionnaires de tous horizons préparaient les grands jours. Pour une indienne ma mère n’avait guère l’instinct maternel. Mais aujourd’hui je comprends combien elle pouvait avoir d’autres préoccupations bien plus importantes à la face du monde que ma petite personne, mon petit corps chétif de métis à l’abri du besoin. Nicklaus père ne se mêla jamais de toutes ces histoires de lutte des classes ou d’écrasement des pouvoirs corrompus, je doute d’ailleurs qu’il y ait compris quoi que ce soit. Sa seule préoccupation d’alors c’était le mal : les virus, la contamination, l’infection, la multiplication… Et tandis qu’Hilda tentait de propager ses salutaires idées neuves, mon père ne songeait qu’à enrayer les contagions. En cinq ans de vie commune ils furent incapables de s’aimer plus d’un jour le mois. De cette période, de leur idylle je suis sans doute la seule preuve vivante aujourd’hui, le seul témoignage accidentel.

- Vous dormez Messieurs !

Les visages des deux inspecteurs par une curieuse réaction mimétique semblaient s’être affaissés le temps de notre petite discussion.

- Je m’en voudrais si vous n’écoutiez pas la fin de mon récit, c’est tout de même là que vous trouverez de quoi vous en mettre sous la dent.

- Accouchez Nicklaus ! Crachez le morceau, nous ferons le tri dans vos bavardages de gâteux !

- Oh ! Mais je vais le cracher le morceau. Je voudrais tellement remonter un tant soit peu dans votre estime, vous prouver à quel point je suis un être dénué de toute rancœur, de toute haine. Vous démontrer que si je suis Guevariste, c’est justement parce que les plus hautes idées m’habitent, le plus pur sentiment de justice ! La mort de Spinetti et l’idylle de mes parents sont directement lié malgré tout ce que vous pouvez croire.

A la seule évocation de nom de la victime je vis leurs petits yeux las s’animer d’un nouvel intérêt.

- Car c’est le moment qu’Ernesto Guevara le bien nommé choisit pour son entrée en scène. Jeune, beau, suivant le courant de réformes, porté par le vent nouveau qui soufflait sur tout le continent il débarqua à Guatemala City l’été 53, ignorant tout alors du destin qui l’attendait. Hilda sans résister le moins du monde, tomba dans l’instant raide amoureuse du bellâtre. J’avais cinq ans alors, mon père vieillissant avait troqué les fioles de culture bactériologique pour le rhum cubain, rhum d’importation de très grande qualité que les réfugiés lui fourguaient à prix d’or. Des Che, y’en a autant aujourd’hui que d’imprimés sur les tee-shirts, pourtant le seul, l’unique je peux vous dire que je l’ai connu et qu’il n’avait rien d’un archange débarqué pour sauver le monde…

 

Certainement pas avant de rencontrer ma mère en tout cas.

C’est assez étonnant mais j’ai gardé un souvenir extrêmement précis de sa grosse tête de cabochard opportuniste. Ma mère a tout fait pour qu’Ernesto devienne le Che, usant de toutes les persuasions. Au moment de son débarquement au Guatemala on peut dire que l’allergologie le passionnait plus que n’importe quel programme révolutionnaire. Et puis, à choisir entre l’enseignement chaotique de mon père et la beauté d’Hilda il avait cédé à l’impératif sexuel. C’est qu’elle était belle et forte ma mère, totalement délaissée aussi, libre de ses mouvements. Oui, et je n’éprouve aucune fierté à l’affirmer, elle et les virus de mon père sont responsables d’une belle tranche d’histoire du monde. Le Che et ma mère ont vécu à Cuba ensuite, et ça a fini par se terminer entre eux. Mais ils ont pris le temps de me faire une demi-sœur au passage : Hildita, fruit de l’amour en miniature, petite perle cubaine. Je serais bien mal avisé de parler d’elle, je ne l’ai même jamais rencontrée.

« Vous voyez messieurs, la rancune est une denrée dont je n’abuse pas. Le Che était un génie, un enculé possessif et sans scrupule, un peu de tout ça à la fois, mais je ne lui en veux pas le moins du monde. Mon père ne lui en a jamais voulu lui non plus, il avait négligé d’épouser Hilda, Ernesto a concrétisé de la plus belle des manières, et pour quelques courtes années l’a rendu heureuse. Il l’a prise à mon père et ç’a n’est sans doute pas l’acte le plus admirable de sa glorieuse épopée, pourtant, s’il m’arrive assez souvent de les imaginer tous les deux, Hilda et lui, c’est sans le moindre dépit. Ils sont là, le soir après une dure journée de labeur, les kalach posées à l’entrée de la tente, faisant l’amour à même le sol, toujours aux aguets, comme deux prédateurs épris de justice…
En un sens, on peut dire que toute ma vie est sous le parrainage du Che. Concrètement je veux dire. »

 

Sans Hilda, mon père et moi avions fui les Guatémaltèques sans regret. Les années avaient filé bien plus vite ensuite, comme si l’urgence de vieillir s’était emparée de lui. Elle nous avait abandonné, nous passâmes au Mexique, nous fixant à San-Cristobal. C’est ce lieu que mon père a choisi pour passer à la vitesse supérieure, à l’autodestruction proprement dite. Ce qu’il appelait sa «période extralucide » eut d’ailleurs assez vite raison de lui. L’abus de Peyotl, les putes hors de prix…

Il avait commencé à prendre son corps pour un vaisseau indestructible, et les pirates avaient fait leur nid dans son cerveau malade. Tout ça dans la ville de saint Christophe, intronisé pour la cause saint patron des voyageurs immobiles, on peut dire que ce genre d’ironie plaisait à mon père. L’ambassade nous avait rapatriés d’urgence en 62. Et j’avais découvert la France embaumée, moite comme un caveau. Moi le chiquito j’avais appris la couleur de l’ennui.

- C’est certain, mon parcours ressemble à tout sauf à un conte de fée, mais j’étais dans ces instants, sans même le savoir, au contact direct de l’histoire en marche. C’est ici seulement que j’ai pris la mesure du bouillonnement, de la passion réelle de tous ces forcenés du nouveau monde. Le Che aujourd’hui tout le monde le récupère, on balade sa photo comme une icône, à croire que ses idées sont plus porteuses que celles du Christ ! Les mioches, le show-biz, tout le monde le prend comme modèle. Ils sont là les petits résistants à la mord-moi-le-nœud à se pavaner avec leurs faces de bébés pourris d’1m80. A genoux devant l’écran, tout juste bon à tenir le crachoir, incapables d’une vraie révolte, ils ne connaissent rien à rien, baladent leurs slogans comme des coquilles vides de sens. Tout ce naufrage me débecte. Parce qu’aucun d’entre eux n’a la plus petite idée de ce que représente le véritable sacrifice, la vraie lutte, mano a mano avec les ennemis de la liberté. Il nous fourgue leurs idées pacifistes, leur bouffe végétarienne et le soir venu ils rentrent chez papa-maman pour se gaver de pizzas et de jeux vidéos à la con ! Vous voulez que je vous dise messieurs ? On a perdu le sens commun, la définition de la vraie lutte des classes. Les héros, que ce soit le Che ou l’apôtre du spectacle, Spinetti pour ne pas le nommer, c’est du pareil au même aujourd’hui, on les regarde avec la même fascination. Ma mère et son amant ont loupé leur coup en un sens, la contamination des idées neuves s’est interrompue, les fans de Spinetti sont plus nombreux que les miasmes sous l’aile d’un pigeon… Ils ont loupé leur coup. Mais voilà ! Leur plus belle réussite ça aura été de m’insuffler une énergie démesurée ! J’ai tué Spinetti comme on se débarrasse d’une petite métastase, ça n’était rien après tout, juste une manière de remettre les choses à leur place. Le plus dur reste à faire : stopper le cancer qui nous ronge tous, le stopper ou euthanasier pour de bon l’espèce humaine dans son ensemble !

 

L’inspecteur m’interrompit d’un brusque plat de la main sur la table.

- Fin du premier opus Nicklaus ! ! !

Il serait peut-être bon que vous vous calmiez, regardez-vous, vous êtes en nage. On va nous accuser de mauvais traitement si vous continuez à vider votre sac sans plus de raison. Un homme de votre âge n’a plus le cœur aussi résistant. Etre à la fois mythomane et meurtrier ça mène assez sûrement à l’arrêt cardiaque !

- Si vous pensez que je mens, allez vous faire foutre !

Malgré un léger emportement je gardais mon calme, songeant qu’ils m’avaient laissé parler sans m’accorder le moindre crédit. Le coup de poing vint avec une rapidité déconcertante. Pour un homme de son poids le petit gros en sweat se déplaçait diablement vite. La douleur ne dura que le temps de l’action. Je souris. Indéniablement j’avais du mérite, et je le savais si bien, j’en étais si parfaitement conscient que rien n’aurait pu m’atteindre, je savais pourquoi j’étais là, Marthe était la seule dans la confidence. Au- delà de notre secrète expérience commune, les flics ignoraient tout. Ca n’était pas un pain dans la gueule ou leur lente et pathétique tentative d’humiliation qui ferait de moi une fiotte.

- Vous êtes minable inspecteur ! Vous préférez libérer vos pulsions sur un homme qui pourrait être votre père, libre à vous. Mais vous n’êtes rien ! Votre vie c’est un gros parpin posé là, dans la merde, sans rien autour qu’un océan de merde !

Il eut un nouveau mouvement brusque mais son geste s’interrompit net à l’appel du second inspecteur.

« Laisse Philou, il en vaut même pas la peine »

- Ecoutez-moi bien Nicklaus ! Vous n’avez pas l’âge d’être mon père, vous avez à peine l’âge de vous faire respecter. La mort de Spinetti nous on s’en bat les couilles. Des Spinetti y’en a des millions dans ce pays, il y a un potentiel de bouffons inimaginable derrière cette porte. Vous n’avez fait que réduire le temps de parole de celui-là, la relève est déjà prête. Votre meurtre, vos barbus de l’an 40, c’est du vent, vous auriez dû vous contenter de pisser sur les trois couleurs…

- Ca n’est pas mon genre.

- Un homicide avec un mobile aussi niais, ça ne vous donne pas un genre, ça met juste en péril votre santé mentale Nicklaus, rien de plus. Je crois d’ailleurs que tout cela a assez duré, le temps de rédiger le procès-verbal définitif et vous irez croupir au fond de votre cellule.

Continue, songeais-je, avale là cette couleuvre, prends ce mobile et fais-en ton intime conviction ! Je ne cherche rien d’autre.

par abo publié dans : Inédits
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